AccueilFAQRechercherMembresS'enregistrerConnexion

Partagez | .
 

 Le Puzzle de Raiu

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Le Puzzle de Raiu Ven 5 Juil - 18:15


____________

J'avais averti tout le monde de mon départ, seulement pour éviter qu'on me déclare déserteur-den. Si l'événement avait semblé en ravir plus d'un au début, ça avait finalement déstabilisé tout le monde : je ne serai plus là et... et alors, quoi ? Est-ce que ça allait vraiment changer quelque-chose ? Tous les samouraïs savaient que j'étais un vrai fainéant ; les détracteurs parlaient d'ingérences, ce qui n'était pas totalement faux puisque je ne faisais rien-den. Et c'était tant mieux car j'avais découvert que c'était en ne me mêlant pas de l'organisation de l'armée de Kenshu que son fonctionnement gagnait en efficacité. C'était grâce aux petits arrangements secrets des unités entre elles que la vie au sein du corps d'armée était devenue agréable, principalement parce que les Taii pouvaient faire faire ce qu'ils voulaient à leurs recrues pour peu qu'ils prennent tous le temps de communiquer-den. Les plus désorganisés se faisaient aider par les autres et le système fonctionnait. Si la bonne entente dans l'armée devait passer par des injures à mon nom, eh bien soit, je m'en portais garant et promettais à tous de toujours leur donner de bonnes raisons de s'associer contre moi-den. Mieux vaut toute une armée soudée qu'un seul Taisho despotique. Ma faiblesse exigeait qu'ils apprennent à se débrouiller sans un Général qui pourrait être le premier à mourir sur un champ de bataille-den. C'était ma vision du travail de Taisho. En attendant, chaque troupe se gérait elle-même, patrouillait dans les quartiers où elle se sentait le plus à même de le faire ce qui avait pour résultat que chacune d'entre elles patrouillait bien et prenait le temps de s'informer des événements de la ville-den. Mon départ faisait se soulever la question de savoir s'il en serait toujours de même sans moi. On commençait à douter que je ne fasses rien et quelques discutions mettaient sur le tapis le fait qu'il était bien probable que j’œuvre dans l'ombre et que toutes ces histoires de nonchalance ne soient qu'une supercherie-den. On commençait à me soupçonner de travailler. Rien n'était plus ennuyant que voir de telles rumeurs se répandre-den.

C'est donc afin de montrer à tout le monde que ma façon de ne rien faire était bel et bien réelle que  j'avais pris des dispositions particulières lors de mon discours devant le colonel et les lieutenants. Ceux-là ne s'étaient jamais inquiétés de savoir où j'allais, pour quoi, ni pour combien de temps ni même qui allait assurer l'intérim-den. Ils pensaient tous que Toro serait l'élu, évidemment, et lui le premier, ce qui justifiait les questionnements à tout va. Je l'avais de suite vu dans ses yeux et d'une façon encore plus explicite dans son attitude-den. Fier comme un paon, comme le jour où il pensait être désigné Taisho. J'avoue avoir tiré un certain plaisir quand, pour la deuxième fois de sa vie, il avait vu le précieux titre lui filer entre les doigts pour lui passer sous le nez-den. Je ne l'avais pas désigné pour me remplacer, bien sûr que non. Je ne suis pas stupide à ce point. J'avais préféré rappeler Gorō Gō, ce qui m'avait paru être de loin la meilleure idée malgré ses habitudes-den. L'armée allait fonctionner sous un nouveau régime autrement plus draconien pour un temps indéterminé, ses rangs allaient très certainement exploser sous les nouvelles recrues, les entraînements drastiques et les patates à éplucher. Ils verraient ce que c'était qu'un Taisho qui travaille et ô combien je n'en étais pas un-den.

Ils avaient d'ailleurs pu avoir un avant goût de ce qui allait les attendre pendant mon absence dès qu'il était arrivé. Ses cris et humeurs avaient résonné dans tous les quartiers quand il avait découvert l'état de son ancien bureau et j'en avais pris pour mon grade-den. Il avait passé l'heure à me faire la morale, à balancer les parchemins sans avis de réception et les bols de soupe dans toute la pièce avant de s'intéresser aux raisons de mon départ. Il avait bien été le seul et, contrairement aux autres, n'avait pas associé ce voyage à de simples vacances-den. Il me connaissait bien et savait que je n'aurais jamais pris la peine de partir quand je pouvais fermer mes quartiers à clé et y passer la semaine à dormir. Il m'avait pourtant déçu. Pour lui, les seules raisons qui pouvaient me pousser à entreprendre une sortie de Geki étaient forcément liées à une femme et cette justification avait pris pour lui tout son sens lorsque je lui avais montré la lettre que j'avais reçue-den.
« Elle est cryptée, c'est ça, hein ? On y comprend rien, petit. T'as échangé des messages secrets avec une femme tout ce temps ? Ah ah ! Je commençais à désespérer ! T'es un vrai romantique dans l'âme, osoi-chan. C'est formidable, je suis vraiment... vraiment surpris ! Elle est de Raiu, c'est ça ? C'est tout ce que j'ai compris. C'est pas le meilleur parti mais... pourquoi pas ! Ah ah ! » m'avait-il dit avant de me balancer une bonne claque dans le dos. Mais il n'en était rien-den. Échanger des messages codés avec des femmes... non, ce n'était décidément pas mon genre. Et je le lui avais dit tout de suite : je ne comprenais pas plus que lui le contenu de cette missive, mis à part l'adresse en fin de ligne, seuls caractères lisibles-den. Sa mine s'était de suite assombrie pour laisser place à la perplexité. Je ne l'avais vu que rarement dans cet état ; le sérieux ne s'imposant sur son visage que dans les moments les plus graves-den. J'avais pris la décision de me rendre à ladite adresse pour démêler les choses et comprendre, incapable de remettre un tel mystère au néant. Il était certain que l'expéditeur (ou expéditrice) savait comment attirer l'intérêt du fainéant-Taisho ; il (ou elle) n'aurait pas pu s'y prendre mieux-den. Gorō le savait et, jusqu'au moment de mon départ, il m'avait proposé de prendre quelqu'un avec moi. J'avais refusé tout net, n'ayant confiance en personne au sein de cette armée si ce n'est en Gorō Gō lui-même, raison pour laquelle je lui avais confié les commandes-den.

Il était resté jusqu'à ce que la charrette très généreusement offerte par la cotisation des Taii et du Taisa disparaisse dans l'allée. J'avais vu son regard inquiet dissimulé au beau milieu de ses expressions extravagantes et ses grandiloquents discours grandir à mesure que les au revoirs traînaient en longueur-den. Il m'avait demandé de le tenir informé de tout, sachant pourtant que je ne le ferai pas. Il m'avait demandé de revenir vite, sans quoi il m'avait menacé de dépêcher toute une garnison pour vider chacune des maisons de Raiu-den. Et s'il s'avérait que je profitais de cette occasion pour aller me la couler douce dans un champ, alors il viendrait lui-même me chercher par la peau des fesses, quand bien même je me trouvais à l'autre bout de Yokuni.

De biens belles idées en sommes qui ne m'avaient plus paru si terribles que ça une fois arrivé-den. Raiu n'était pas un coin où il faisait bon être un Taisho qui fuit ses responsabilités. Je le découvris à mes dépends bien plus tard-den.    


Dernière édition par Denbee Eisei le Dim 14 Juil - 4:07, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Lun 8 Juil - 0:17

Le voyage avait pourtant été agréable. L'allure calme et tranquille du cheval m'avait permis de profiter du paysage à défaut de parvenir à discuter avec le charretier-den. D'aucun auraient pensé que ce dernier était trop intimidé par la présence du Général de Kenshu pour desserrer les dents mais ce genre d'arguments répondait d'une naïveté folle quand ils me concernaient. Je savais qu'il éprouvait un mal profond pour se remettre ma présence en tête et je le soupçonnais essayer de se souvenir des raisons qui le poussaient à s'arrêter à Raiu en chemin-den. Il sursautait chaque fois que je lâchais un commentaire ou que je soupirais. De ce fait, j'avais vite abandonné l'idée de l’entraîner avec moi dans une chansonnette une fois la nuit tombée et étais allé me coucher au milieu du coton de son chargement-den. Chanceux, je l'étais encore une fois ; tous les éléments étaient réunis pour me permettre de voyager dans les meilleures conditions possibles, quand bien même mon conducteur avait manqué oublier de me laisser à ma destination. 

Il était venu me réveiller en douceur, fourbu par la gêne et le respect-den. J'avais émergé de mon lit de sac en remarquant, tout d'abord, que nous étions arrêtés et, ensuite, que le soleil tapait fort au-dessus de ma tête. Heureusement que j'avais eu la présence d'esprit de prendre mon chapeau de bambou-den. Raiu semblait profiter du beau temps que Geki n'avait pas. Voilà où ce coquin se rendait quand il se faisait chasser par la pluie et l'orage-den. Malgré ça, l'air ici était lourd, ce qui n'était pas aussi insupportable que ce qu'on pouvait imaginer puisque une brise fraîche, sans doute originaire de la frontière toute proche, balayait de temps en temps l'atmosphère. Une sensation ô combien agréable en cette fin de matinée-den. Je me tournai vers le charretier dont la tête fixait avec une intensité toute personnelle le bout de ses pieds. 
« Nous sommes enfin arrivés-den. Je constate que vous n'avez pas eu de problème pour entrer-den. En tout cas, merci pour le voyage-den, lui dis-je chaleureusement en me redressant. Il s'inclina encore plus ; je remarquai la calvitie derrière son crâne. 
- Oui, Denbee-taisho. Cela fait deux heures que nous sommes arrivés, Denbee-taisho. Sa voix me parut un croassement. Il se pencha encore un peu plus en avant-den. Je le regardai avec un œil grossi par la surprise.
- Depuis deux... Il se jeta par terre. 
- Je suis désolé Denbee-taisho ! Je n'ai pas souhaité vous déranger pendant votre sommeil Denbee-taisho !!! » Ne venait-il pas de le faire pourtant ? Je détournai la tête un moment, totalement désabusé-den. Non, il n'avait pas voulu me déranger pour la simple et bonne raison qu'il avait tout simplement oublié ma présence. 
« Ce n'est pas grave... euh... den. Vous êtes un bon charretier-den. Ce n'est pas grave-den. Arrêtez de vous taper la tête par terre-den. S'il-vous-plait-den. Il n'arrêta pas-den. 
- C'est que... Taisho... vous... votre kimono... Je ne voulais pas regarder !! Désolé Taisho !!! » Mon visage se figea dans une expression bizarre à mesure que j'enregistrais ce qu'il venait de dire. Mon œil mit du temps avant d'accepter de descendre en direction des pans de mon habit que je me dépêchai sitôt de remettre en place-den. Oui, oui. La bise matinale était décidément agréable ici-den... 

Profondément gêné, je me hâtai de rassembler mes affaires. Je récupérai mon sandogasa et mon bokken au bout duquel je rattachai mon balluchon rempli d'une réserve de kombu, de carnets, de bandages, de pinceau, d'encre et d'algue à infuser avant de descendre. Je n'avais pas pris beaucoup d'affaires-den. Pour ainsi dire, je n'en avais pris aucune, aucun habit de rechange. Ce que contenait mon petit sac m'avait semblé être le strict nécessaire, les éléments de premier ordre dans la liste du parfait petit voyageur-den. Je ne savais pas combien de temps j'allais rester ici alors pourquoi m'encombrer d'une collection de fundoshi propres ? 

Je le remerciai en deux mots avant de le laisser reprendre sa route sans abuser de manières, le pauvre bougre en ayant déjà assez subi pour le reste de la journée-den. Je me lançai ensuite dans la découverte de Raiu, un bras en écharpe dans mon kimono et l'autre appuyé à mon bokken en équilibre sur l'épaule. Le village était vraiment plaisant et au demeurant très calme-den. L'avenue dans laquelle j'avançais me paraissait plus grande que celles de Geki, ce qui était strictement faux. Raiu profitait tout simplement d'un nombre peu élevé d'habitants à la différence de la capitale qui voyait tous les jours ses foules incessantes d'êtres réapprovisionnées en âmes par tous les coins de rue-den. L'ambiance ici était autrement plus différente ce qui, loin de me perturber, me ravissait passé le stade de la surprise. Je pouvais voir où je mettais les pieds et dans quelle direction je me dirigeais (une véritable redécouverte après avoir passé vingt-neuf ans de vie à Geki) ; je pouvais prendre le temps d'observer les maisons, aussi rudimentaires soient-elles, et les efforts ici et là pour rendre le quartier agréable et verdoyant-den. C'était dans ce genre d'endroit qu'il m'aurait effectivement été possible de venir passer des vacances (si on oubliait bien sûr la trop grande circulation d'arme à feu qu'on prêtait à l'endroit), aussi trouvai-je l'agréable surprise trop belle pour être vraie. Je ressortis la lettre codée des replis de mon kimono fuchsia et très personnel, qui participait sommes toutes de mon titre et qui se révélait finalement être la seule façon pour le peuple de me reconnaître-den. J'avais refusé de l'échanger pour une tenue plus discrète. Après tout, si l'auteur de la missive avait voulu voir le Taisho à Raiu, ce n'était pas pour que ce dernier s'y rende incognito-den. Et s'il s'avérait qu'il n'avait pas voulu l'y voir, justement... alors... alors il n'aurait qu'à détourner la tête des papillons jaunes cousus ici et là et il en oublierait l'existence-den (en réalité, la possibilité de changer d'habit ne m'avait tout simplement pas effleuré l'esprit, si bien que j'étais parti comme j'étais vêtu). Mais je commençais à douter qu'un des habitants de ce village soit l'expéditeur de ce message ; l'endroit était bien trop agréable et correspondait exactement aux lieux desquels je rêvais pour ma retraite si bien que je soupçonnais Toro d'avoir encore une fois tenté de m'éloigner de mon poste. En y réfléchissant mieux, je ne le pensais pas capable d'inventer tout un nouvel alphabet seulement pour me faire partir-den. Je le savais pouvoir mettre en place des moyens extraordinaires pour atteindre son but, comme lorsqu'il était parvenu à faire signer la pétition en faveur de ma démission à des grands noms du clan. Mais je savais aussi qu'il faisait écrire ses rapports à d'autres et que sa célèbre patience l'avait plus d'une fois fait manger ses pinceaux-den. Par ailleurs, je n'étais pas du tout certain qu'il ait déjà mis les pieds à Raiu... Enfin, quitte à être là, autant aller vérifier l'existence de l'adresse en bas de la page, seule partie compréhensible du sens commun-den. De toute façon, la charrette était déjà partie, alors...

C'est donc avec cet objectif-là que j'avais de nouveau rangé le papier pour essayer d'interpeller les rares passants que je croisai-den. Comme je ne parvenais pas à me faire entendre, j'avais finalement carrément dû les arrêter dans leurs déambulations pour leur demander si je me trouvais dans la bonne direction, au prix de longues civilités et autres inclinations que je détestais tant. Pourtant, et malgré l'abondance des « oui », je parvins à me perdre-den. Il n'y avait pas franchement opulence de directions et tous les chemins devaient finir par se rejoindre, mais je parvins quand même à me perdre, ou en tout cas à ne jamais trouver le « c'est juste-là » qu'on me désigna plusieurs fois du doigt. A la place, je rencontrai un marchand de yakitori ambulant, affairé à sa cuisine-den. Je pensai y trouver-là une chance d'obtenir des renseignements sans avoir à passer par la case « déférence ». Rien n'était moins vrai-den.
« Oy, oy, jiji-san-den. Je suis à la recherche de la rue Himitsukeisatu-den.
- L'Himitsukeisatu...  ah ! Ah ! Il faut vraiment être un pouilleux imbécile pour vouloir s'y ren-... Il s'était retourné tout en parlant et, quand je vis comment sa tête donnait l'impression de vouloir s'ouvrir en deux devant la mienne, je compris qu'il m'avait reconnu. Je me paralysai sur place quand il appuya son front sur la planche de sa petite roulotte-den. Pardon ! Pardon !! Je suis désolé Denbee-taisho ! Je ne savais pas que c'était vous ! Je suis vraiment, vraiment, vraiment...
- Tout va bien-den, soufflai-je.
- …m'attendais pas à vous voir ici !! Je suis un véritable imbécile, Taisho !!! Je vous en prie...
- Il n'y a pas de problème-den. Ce n'est vraiment pas la peine de vous...
- …veux vous offrir tous les yakitori que vous souhaitez pour me faire pardonner ! Je vous supplie de les accepter en gage de ma bonne foi !! » J'ouvris une nouvelle fois la bouche pour protester quand je réalisai ce qu'il venait de dire. Finalement... enfin-den ! J'étais Taisho. Je méritais le respect, quand même-den.
« Très bien-den. Des yakitori et vous vous en tirez à bon compte-den. » annonçai-je avec un profond sérieux avant de m'asseoir sur le banc de fortune installé devant sa table à roulette. Le cuisinier ambulant s'était déjà redressé et mis au travail, tandis que j'avais posé mes affaires et sortis mon kiseru que je bourrai tranquillement sous les odeurs de viandes et de légumes cuits-den.

« Pourquoi faut-il être un pouilleux ou un imbécile pour vouloir se rendre dans cette rue, jiji-san-den ? Demandai-je au bout d'un moment.
- Oh ! Taisho... Je suis vraiment désolé pour ça, encore une fois. Vous savez, Raiu est un petit village, alors les rues n'ont pas de nom, Taisho. Je crois que vous voulez en fait parler de la gargote de cette vieille... folle... mmh... l'Himitsukeisatu.
- Ah, c'est une taverne-den ? Intéressant-den. Je parlais sans me retourner. J'avais soudainement l'impression d'avoir des visions du futur, d'être capable de prédire le tournant qu'allait prendre cette conversation... Qu'est-ce que vous avez contre cette pauvre femme, jiji-san-den ? Ça ne va pas de l'insulter comme ça-den... Malgré le fait que je lui tournais le dos, je le sentis me regarder par-dessus son épaule. J'en souris amèrement-den.
- Eh bien, Taisho... vous savez... c'est une femme, déjà. On ne devrait pas laisser ce genre de commerce à une femme, Taisho. Elle ne sait pas s'en occuper, mais elle l'a quand même récupéré après la mort de son mari. Comme ils n'ont jamais eu de fils, elle l'a gardé. Mais moi je pense... je pense que les parents du mari auraient dû reprendre l'affaire, vraiment, Taisho. Mais bon, ils étaient vieux et ils sont morts aussi. Une grande peine, Taisho. C'était des gens formidables.
- Ah, oui-den. Ah, oui-den. Ça fait beaucoup de morts toute cette histoire-den. Je regardais ailleurs, ma pipe fumante dans la bouche. On en revenait toujours à avoir le même genre de discutions avec les vendeurs de yakitori ambulants, que ce soit à Geki ou à Raiu.
- N'est-ce pas Taisho ? Vous savez, il y a beaucoup de morts ici. On ne comprend pas toujours ce qu'il se passe ni pourquoi les gens disparaissent, je crois qu'il serait vraiment bien pour nous que l'arm-... Oh là ! Oh là là là ! Ça y est, la conversation dérivait vraiment. Je coupais court à toute demande, implicite ou explicite, quelle qu'elle soit-den :
- Tout le monde meurt-den. »

L'indifférence dans ma voix le choqua, comme à peu près tout le monde chaque fois que je faisais ce genre de réflexion. J'étais toujours aussi surpris de voir à quel point les petites gens voulaient que l'armée règle leurs histoires de mort, quand bien même jiji-san en avait fini de la vie à ses quatre-vingt-six ans-den. On en revenait toujours au même refrain et la question demeurait  toujours de savoir pourquoi tous ces gens s'attachaient tant au repos des morts plutôt qu'au repas des vivants. Je soupirai avant de me retourner pour récupérer mon assiette et manger mes brochettes-den. Je regardai le cuisinier qui me tournait volontairement le dos, occupé à faire je-ne-sais-trop-quoi de très certainement urgent. Je n'aime pas faire de la peine aux gens et n'y tire pas de réel plaisir mais rien ne me fatigue plus que de savoir des vieillards à courir après des espoirs qui ne sont en fait que des souvenirs-den. Tout en mâchant ma viande, je repris la parole :
« Alors, cette Himitsukeisatu, c'est quoi exactement-den ? Pourquoi la détestez-vous tant-den ?
- On raconte que la gérante ne fait pas des choses très... honorables Taisho... Ce n'est pas le genre de personne que l'on peut respecter... En plus... Ne dites à personne que je vous l'ai dit, hein ! En plus, je crois que ce n'est plus vraiment une taverne mais une... Il jeta des regards conspirateurs à sa droite puis à sa gauche avant de se raviser. Laissez tomber, je n'ai rien dit ! »

Je ne l'avais pas quitté de l’œil et continuais à manger mon yakitori tranquillement. Il s'attendait sûrement à ce que je le force à tout me dire-den.

Au lieu de ça, je tournai la tête dans les directions qu'il avait regardé sans y voir personne. Eh bien... je n'avais plus qu'à me débrouiller tout seul-den. Je finis donc de manger, en silence, quoique non sans bruit de mastications.
« D'accord. C'était très intéressant-den. Je vais aller voir de quoi il en retourne moi-même dans ce cas-den. Merci pour tout, jiji-san-den. Au fait, c'est bien par-là qu'il faut aller-den ? », demandai-je en me levant, désignant une allée du doigt, après avoir rassemblé mes affaires et m'être essuyé les mains sur la nappe de sa roulotte. Et tandis que je partais en direction de ladite taverne, j'entendis le vieillard me demander comment j'avais trouvé ses plats pour me hurler ensuite de revenir quand je voudrais goûter ses autres spécialités-den. Je lui renvoyai un signe de main qui ne voulait absolument rien dire sans prendre la peine de me retourner, avant de lancer un : « Trop cuits, jiji-san-den » et de disparaître à un tournant.

Ce n'est qu'après quelques longues minutes de marche que je trouvais finalement la gargote. Et aussi grâce à de la chance, puisque la façade était vieille, sale, bosselée de partout et l'écriteau censé annoncer le nom de la maison à moitié tombé-den. Certains caractères s'étaient d'ailleurs fait la malle, si bien qu'il devenait compliqué d'en deviner le sens. J'y parvins seulement parce qu'une vieille, qui devait être la gérante, se tenait devant à fumer et correspondait sommes toutes à l'image que m'en avait fait le cuisinier-den. Je m'étais approché d'elle sans préjugé et sans grande originalité dans ma façon de l'aborder.
« Oy, oy, baba-san-den. Quelle belle journée aujourd'hui-den. » Je relevai mon sandogasa pour mieux la voir. Elle tourna vers moi un regard froid, sommes toutes en parfaite adéquation avec sa posture fermée-den. C'est à peine si elle pencha la tête quand elle eut fini de me dévisager. Je compris de suite à qui j'avais affaire-den. Je connaissais parfaitement ce genre d'individus qui crache sur le premier calendrier à se balader avec un dessin de chatons aux regards malicieux coincés dans une corbeille de fruits en couverture ; cette catégorie-là de personne qui ne veut pas qu'on vienne les faire suer avec des histoires qui ne les concernent pas et, plus généralement encore, avec des histoires tout court. Je savais parler à ce genre de personne-là puisque j'en fais moi-même partie, mais aussi et surtout parce que j'ai passé mon enfance avec une kusobaba de cette fournée-den. Cette baba-san-là me rappelait d'ailleurs ma tutrice, non seulement à cause de l'expression sévère qu'elle dégageait mais aussi de par son physique. Assez grande pour une vieille, elle se tenait droite, les épaules parfaitement alignées dans le prolongement de ses getas ; le kimono propre, sans plis abusifs, noir, assorti à la couleur poivre et sel de ses cheveux remontés en chignon simple et la figure fardée, peinturlurées ici et là pour cacher les années de trop-den. Ça ne servait à rien du tout, elle était quand même vieille et elle le savait.  

Après s'être informée de qui venait la déranger en cette belle fin de matinée, elle tourna de nouveau la tête vers la rue et se remit à fumer, m'ignorant totalement-den. Je souris en la voyant faire, incapable de ne pas revoir ma très chère Kusobaba en faire autant il y a des années de ça. Je reportai de mon côté l'attention sur la bâtisse totalement défraîchie. On voyait combien elle avait vécu et pas que des bons moments-den. On devait pouvoir compter combien de voyageur cette auberge avait reçu sur les doigts de la main, considérant que le nombre de touristes faisant halte ici était inversement proportionnel au nombre de lézardes qui zébraient la palissade d'Himitsukeisatu.
« Vous devez être la gérante-den, fis-je d'une voix douce. On m'a dit beaucoup de bien de vous-den. Cette dernière remarque me permit de récupérer son attention et, après un moment où elle sembla peser mes mots, eut le mérite de lui décrocher un sourire en coin-den.
- Ah ? Vraiment ? Les gens ne savent décidément plus quoi raconter pour attirer l'attention de nos jours. » Je ne répondis pas et la regardai de biais. Elle sembla vouloir ajouter quelque-chose mais se ravisa finalement pour cracher toute la fumée de sa bouche-den. Reportant l’œil sur la bâtisse, je lui désignai du doigt la fenêtre qui se trouvait au-dessus du toit du rez-de-chaussée, qui me semblait donner sur un étage. Je peinai à croire que l'expéditeur de la lettre ait souhaité m'offrir l'adresse d'une taverne miteuse où déguster des cafards en sauce-den.
« Quelqu'un habite là-haut-den ? Demandai-je en rabaissant le bras pour reporter toute mon attention sur baba-san. Peut-être que c'était elle, l'auteur-den.
- Le dernier locataire est parti il y a cinq jours. Cinq jours... pile quand j'avais reçu le papier, si on retire les divers délais entre l'envoi et la réception du compte-den.
- Oh, vous louez des chambres-den ? C'est intéressant-den. » Ses petits yeux noirs se plissèrent. Elle me soupçonnait de quelque-chose et ne tarda pas à me le demander de but en blanc-den :
« Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici, Taisho ?
- Denbee. Ce n'est pas le Taisho qui est là-den. Elle haussa un sourcil. Des histoires de vacances, ce genre de choses-den.
- Dans ce cas j'imagine que vous avez déjà trouvé un hébergement. Je ne voudrais pas vous retenir plus longtemps, Denbee. » conclut-elle sèchement. Puis elle s'inclina et attendit que je parte. Mais je ne le fis jamais.

Au lieu de ça, je m'avançai vers elle, le plus grand sourire qu'il m'était possible de faire placardé sur le visage. Je portai ma pipe à la bouche et penchai la tête pour lui dire, non sans malice-den :
« Exactement-den. D'ailleurs j'ai cru comprendre que vous aviez une chambre de libre-den.
Elle ne prit même pas le temps de se redresser entièrement et me jeta des yeux grands ouverts. Elle les referma bien vite pour secouer la tête, tentant tant bien que mal de contenir le petit rire qui lui venait-den. Elle me désigna la porte de la main, m'intimant d'entrer. Je fus surpris de sentir son autre main se poser sur mon épaule une fois que je l'eus rejoint-den.
- Je savais que vous étiez un homme particulier, Denbee... Mais à ce point... Enfin... soit. J'espère que vous n'avez pas peur des araignées. »  


Dernière édition par Denbee Eisei le Ven 9 Aoû - 20:05, édité 10 fois
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Ven 12 Juil - 22:03

Miwako rêvait d'action, de changement, de destruction et de romance passionnée. Parfois les quatre en même temps, les uns entraînant les autres dans une suite pas toujours très logique d’événements. Mais bien plus souvent des trois premiers à défaut d'avoir des hommes aussi intéressants que séduisants à portée d'imagination. Ce n'était pourtant pas faute d'être exclusivement entourée d'hommes. Elle était d'ailleurs la seule femme ce soir, comme tous les soirs en fait. Elle en côtoyait quatre de façon récurrente, surtout parce qu'ils avaient eu la bonne idée de s'inviter chez elle chaque fois qu'ils se rassemblaient. Trois d'entre eux se réunissaient tous les soirs, que ce soit pour boire, pour jouer ou pour dormir. Ils n'étaient pas vraiment beaux, ou, en tout cas, elle n'avait jamais remarqué chez eux ce petit truc qui aurait pu déclencher le palpitant de son petit cœur tout mou. En revanche, elle avait remarqué à quel point ils étaient bêtes. Elle le constatait ce soir encore, allongée qu'elle était dans un coin de la pièce étroite rendue insalubre par le manque d’entretien, dans une position qui aurait pu faire abandonner toute abnégation au plus courtois des hommes. Mais pas à ceux-là ; ils étaient trop pris par le jeu, assis autour d'une table de fortune, à jeter leurs pièces sur le plateau de bois, à crier au tricheur chaque fois que quelque chose ne leur convenait pas. Mais il n'y avait pas de tricheur pour la simple et bonne raison qu'ils étaient tous les trois bien trop stupides pour comprendre les subtilités du jeu de Go. Il n'y avait pas de tricheur tout simplement parce qu'il n'y avait pas de joueur. Elle soupira quand elle les vit commencer à se menacer avec des culs de bouteilles vides et se retourna finalement sur le ventre pour ne plus avoir à assister à ce piètre spectacle, croisant les jambes pour les balancer doucement en l'air, la tête appuyée sur ses bras. Il y avait bien le quatrième, plus intéressant et assurément bien plus cultivé que les trois autres réunis. Le problème c'était qu'il n'était jamais là et semblait ne s'intéresser qu'à ses sombres desseins. Il était la personnification du brun ténébreux, surtout pour le côté ténébreux, puisqu'il n'apparaissait que durant la nuit, aux moments où plus personne ne l'attendait et passait son temps à cacher son visage dans les ombres. Il devait se prendre pour un ninja ou pour n'importe quoi d'autre de tout aussi mystérieux et cool.

Elle soupira avant de se relever, de réajuster son kimono très – trop – court sans grâce et de se diriger vers la porte ouverte du balcon. C'est vrai que Gatepo était cool et mystérieux. Un peu trop cool et mystérieux peut-être ; il n'avait même pas l'air de prêter attention aux efforts qu'elle faisait pour se rendre jolie et agréable à l’œil, si bien qu'elle n'en faisait plus. Sans doute la faute à ses cheveux blonds, une tare trop originale et trop dure à assumer pour un homme aussi mystérieux et cool. Elle avait bien essayé de masquer ça avec une perruque, mais ça ne lui avait pas fait l'effet escompté. Il s'était contenté de la féliciter pour cette trouvaille qu'il avait jugé astucieuse, parfaite pour se fondre dans les foules. Un déguisement. Il l'avait insultée de déguisement ! Quel... crétin !! Elle le détestait finalement tout autant que les autres. Et peut-être même plus puisqu'il se targuait d'être le chef de leur petit groupe. Un chef ? Un chef de pacotille, oui, voilà ce qu'il était ! Mis à part laisser des mots sur les murs – des mots mystérieux et cool, du genre : « Un pas après l'autre, et demain... demain... » –, il ne servait à rien. Il n'était jamais-là. Il ne répondait à aucune question, quand bien même elle le menaçait de passer à l'action sans lui. « Un pas après l'autre, et demain... demain... »... Demain, quoi ? Quoi, demain ? Ça faisait cinq jours qu'ils attendaient « demain » !! Et en attendant, ils ne faisaient rien, mis à part jouer, boire et dormir. C'était parfaitement ennuyant.

Elle crachat par la porte, renfrognée. La prochaine fois qu'elle le verrait, elle lui expliquerait la définition du mot « demain » et rien ne lui assurerait qu'il puisse le voir arriver. Elle replaça une mèche de ses cheveux dorés derrière son oreille, inattentive aux cris derrière elle, les yeux fixés dans la nuit qui s'était abattue sur Raiu. De cet endroit, on voyait toute la ville. On voyait surtout à quel point elle était petite et peu fournie en matière de rue. Ce n'était définitivement pas ici qu'elle réaliserait ses rêves. Il faudrait qu'elle parte. Elle n'arrêtait pas de se faire cette réflexion. Pourtant, elle n'était jamais parvenue à mettre les voiles. Tout comme elle se promettait de ne jamais remettre les pieds dans cette pièce chaque fois qu'elle la quittait, elle y revenait toujours ; après tout c'était chez elle et... et ces quatre types qu'elle détestait tant étaient les seuls à partager ses idées sur le monde. Si seulement Gatepo n'était pas aussi excentrique et aussi lent à se mettre à marche...

Elle sursauta lorsqu'une ombre chut sur le balcon dans un bruit étouffé. Elle porta sa main à son flanc où se trouvait son arme, eut un mouvement de recul avant de trouver le courage de tendre à nouveau la tête par l'ouverture. Elle ne vit rien, malgré le halo de lumière que projetait la lanterne intérieure. Elle manqua crier quand une silhouette fine se déplia devant elle pour lui offrir des yeux fous, d'un noir tout aussi noir que tout le paysage derrière. Miwako resta un moment paralysée par la surprise, les doigts tremblant sur le manche de son tanegashima. Il fallut que Gatepo pose les yeux sur son poignet pour qu'elle se rende compte de son geste et reprenne conscience. Seulement, avant même qu'elle ne puisse lui dire tout ce qu'elle avait envie de lui dire, le sourire monstrueux du bonhomme s'ouvrit sur des dents parfaitement droites, qui semblaient s'être pliées au désir de leur propriétaire sous peine de se voir arrachées. Elle se souvint alors pourquoi c'était lui le chef. Elle se souvint pourquoi elle revenait quand même tous les jours ici. Elle se souvint pourquoi il était inutile d'attendre demain avec impatience : demain finissait toujours par arriver, un pas après l'autre, au tournant de la nuit.
« Prenez vos armes, lâcha la bouche d'un ton ferme devant elle, s'adjoignant à l'atmosphère nocturne pour la rendre lugubre à souhait. Il s'est enfin montré. Il est là. »
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Mar 13 Aoû - 0:53

« Et le déjeuner est inclus dans la note-den ? »
Au vu du regard que baba-san me jeta, non, il ne l'était pas. Je me redressai donc, lentement, avant de pivoter sur le tabouret pour tourner le dos à la feuille posée devant moi-den. J'avais passé une heure à essayer de la décrypter pour finalement céder sous le harcèlement d'une armée de nombres incalculables que je voyais se balader en sautillant sur tout le papier. J'appuyai un coude au rebord du bar en bois, m'enfonçai un doigt incurable dans l'oreille et soupirai pour la quinzième fois-den. Même en fermant l’œil, je voyais encore la ligne en bas de page soigneusement dessinée s'imprimer à l'intérieur de ma paupière. Je n'avais jamais vu autant de chiffres les uns à côté des autres-den.

J'avais en outre un peu de mal à comprendre comment une chambre pouvait coûter aussi cher dans une auberge aussi miteuse, quoiqu'elle ne l'était pas tant que ça une fois passée la porte d'entrée-den. L'intérieur de l'Himitsukeisatu était bien entretenu, agréable, confortable et n'avait strictement rien à voir avec ce que laissait présager l'état de la devanture. Si le dehors laissait entrevoir quelque-chose d'insalubre, le salon dans lequel je me tenais actuellement, où on imaginait facilement les bons vivants de l'ancien temps remplir les tables et les serveuses aguicheuses pousser à la consommation courir partout dans une atmosphère bon enfant, se révélait une pièce lumineuse, surtout en ce début de matinée-den. Il y avait de grandes fenêtres qui donnaient sur une cour dissimulée entre deux autres établissements vides, lesquelles on retrouvait à l'étage, notamment dans la chambre que j'étais supposé louer officiellement ce matin. Le problème c'est que je soupçonnais baba-san de profiter de mon statut pour cumuler les produits aux sommes et pouvoir se permettre de combler les fuites du toit, les trous du sol, les fissures des murs ; refaire les fenêtres, rajeunir la décoration des pièces communes, revoir toute la peinture, les tapisseries, les tissages, les tapis, les meubles ; pourquoi pas engager plus de personnel et, bien évidemment, s'offrir des vacances en attendant que les travaux soient finis-den. Je n'y voyais pas vraiment d'inconvénients dans la mesure où l'endroit méritait son coup de pouce en or puisqu'il était vraiment agréable et la chambre bien plus grande que mon bureau de Taisho. J'y avais même une salle d'ablution privée, ce qui arrangeait bien mes affaires-den. Mais voilà : j'investissais déjà beaucoup de Koban dans l'entretient de ma favorite, très certainement autant dans celui de la maison de mon prédécesseur mais aussi dans les livres, le tabac, les yakitori et le kombu-den. Et bien que je ne pouvais pas vraiment me plaindre d'être pauvre, ce qu'elle me demandait de verser...
« Le prix vous convient-il, Denbee-san ? Je ne voudrais pas vous presser, évidemment, mais vous avez déjà passé une nuit gratuite dans la chambre la plus luxueuse de notre établissement et il est nécessaire à présent que vous nous donniez un acompte. Ou une garantie. J'espère que vous comprenez. »
Je frémis et me raidis en l'entendant parler. Sa voix était parfaitement mielleuse ; c'était ce genre de voix à laquelle on ne pouvait rien répondre sans avoir peur de se prendre un coup de règle en bois sur l'oreille, quand bien même on pensait dire ce qui fait plaisir-den.

Je balbutiai quelques acquiescements hasardeux en réponse avant de filer la queue entre les jambes, me protégeant l'oreille de la main, pour rejoindre les escaliers et la chambre. Elle avait raison en tout point et je ne pouvais pas vraiment me servir du fameux grand honneur du Général pour échapper à la redevance-den. Ça ne se faisait pas. Ça ne pouvait pas se faire avec une baba-san comme celle-ci-den. Je jetai un coup d’œil dans l'escalier avant d'ouvrir la porte, manière de m'assurer qu'elle ne m'avait pas suivi. Pire que sa voix, le simple fait de la savoir-là à traîner dans les parages me faisait retomber en enfance et pas forcément dans sa partie la plus agréable-den. D'autant plus qu'il se tenait derrière cette porte un bordel sans nom. Je n'avais pas investi les lieux depuis un jour et pourtant j'y avais pris mes aises comme si j'y avais toujours vécu-den. J'avais déjà commencé à encombrer le kotatsu et le sol de feuilles volantes, de livrets, de sachets d'algues vides et d'à peu près tout ce que mon baluchon contenait jusqu'alors. Je me passai une main sur le front devant ce capharnaüm, ravi d'échapper pour un moment à l'attention de la gérante-den. J'avisai ensuite la porte d'en face. J'avais complètement oublié de questionner baba-san à ce sujet, ce que je m'empressai de faire à peine la main mise sur la première bourse que je trouvai-den.

« Au fait, baba-san-den, dis-je une fois que je l'eus rejoint tout en jetant nonchalamment la bourse sur le bar. Je me pose une question à propos de la chambre-den. Sans relever la tête du butin, elle m'offrit un regard interrogateur. Cette porte qui est fermée-den... elle donne sur quoi-den ?
- Un placard à balais, Denbee-san. Elle ne cilla même pas.
- Vous fermez les placards à balais à clé-den ? C'est intéressant-den.
- Ce n'est pas aux clients de faire le ménage. Ils n'ont donc pas besoin de voir le placard à balais, Denbee-san. Je peux vous poser une question à mon tour ? »
Je tiquai et hésitai à l'y autoriser-den. J'avais l'impression de revoir ma kusobaba-san en train de me demander si elle pouvait me faire doucereusement remarquer à quel point j'étais stupide. Je hochai positivement et lentement la tête après un temps, sur mes gardes.
« Pourquoi y a-t-il des algues dans cette bourse, Denbee-san ?
- Pardon-den ? Quoi-den ? »

L’œil grand ouvert, je me penchai au-dessus du bar pour voir la bourse ouverte qu'elle me tendait et comment elle se trouvait effectivement pleine de kombu-den. Je réalisai alors que je n'avais pas du tout pensé à prendre de Koban ou n'importe quelle autre espèce de monnaie utilisable avec moi. Dépité par la surprise, je peinai une nouvelle fois à trouver mes mots ou même seulement à regarder la gérante dans les yeux-den. Je sentais son regard lourd d'incidence sur moi et me fis tout petit alors. Je n'osai même pas repartir en direction de la chambre pour essayer de fouiller mes affaires ; je savais que je n'avais rien pris de plus que des algues, du papier et de l'encre. Et baba-san le savait très certainement aussi car, après un long soupir et un long silence qui me frappa la figure comme la première baffe de ma tutrice, elle sortit de derrière son bar un vêtement plié. On y voyait un nom cousu dessus et je devinai immédiatement ce qu'elle ne tarda pas à me dire-den :
« Je vois... Ce genre de chose arrive souvent à Raiu, vous savez, Denbee-san. J'ai pris l'habitude. L'ancien locataire ne payait pas non plus. Alors il a travaillé pour moi autant de temps qu'il a fallu pour rembourser sa dette. »

Je restai abasourdi et je crus m'évanouir-den. Je me sentis déjà mal. Je me sentis déjà nauséeux-den. Je me sentis déjà mort. Je me sentis déjà... en train de... travailler-den.
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Dim 18 Aoû - 16:01

Et je travaillai donc comme un forcené. Baba-san se fichait bien de savoir que le soleil était levé ou la nuit à peine tombée ; je ne voyais pas les jours passer et atteignais mes limites physiques, celles-là même que j'avais mis douze longues années d'entraînements et de rééducations à repousser, à façonner jusqu'à atteindre le pallier infranchissable qu'aucune motivation, aucune force d'esprit ni aucun outil de substitution ne pouvait surmonter. J'atteignis cette fatigue à la fois mentale et physique en si peu de temps que j'en vins à me demander si je n'étais pas définitivement cette espèce de légume incapable qui aurait toujours besoin de sa mère pour boire son thé-den.

Les premiers jours de ce travail s'étaient révélés plus intenses encore que gérer la cuisine de l'armée ou que se plier au bushido. J'étais le seul employé que la gérante avait dû réellement avoir depuis des années et elle en profitait donc pour me faire faire tout ce qu'elle n'avait pas envie de faire, ce qui revient à dire qu'elle me faisait non seulement tout faire mais qu'en plus elle y ajoutait tout ce qui lui passait par la tête-den. Mes journées étaient remplies de cette façon, et si bien remplies qu'à la fin de chacune d'elles je ne trouvais même plus ni la force de me servir moi-même – car j'étais à la fois le seul client et le seul serveur – ni même seulement de réfléchir au décryptage de la lettre qui m'avait conduit ici. Il y avait aussi cette histoire de placard à balais-den. Malgré le fait que le ménage fasse partie de mes nouvelles attributions, jamais baba-san ne me donna la clé qui ouvrait cette porte dans la chambre à coucher-den. Je doutais, chaque fois que je la voyais, qu'il s'agisse réellement d'un placard ou de quelque chose voué à contenir des balais. On ne mettait pas ce genre de bordel dans des chambres, ou peut-être bien que si, je n'en sais rien, mais en tout cas certainement pas dans la chambre « la plus luxueuse de l'auberge ». Mais je n'avais plus la force mentale nécessaire pour m'intéresser davantage à ce mystère-den. Il restait entier et se rappelait à moi chaque fois que je finissais mon service, que je rentrais me coucher pour me laisser tomber sur le futon ; chaque fois que j'ouvrais l'œil pour être certain d'être au bon endroit et que je voyais cette porte, sa poignée fermée se rappelait à moi et je me faisais la même remarque, tous les soirs, à savoir : « ce n'est pas un placard à balais-den... » et puis je m'endormais immédiatement après-den.  

Je dépérissais sous des tâches plus ingrates et inutiles les unes que les autres. Ce n'est que le jour où baba-san m'envoya sur le toit pour y passer un coup de balais que je réalisai le non-sens de ma vie et que me prit – enfin ! – l'envie de fuir-den. J'avais eu une impression de déjà vu. Moi, en habit de corvées, avec un nom qui n'était pas le mien cousu sur le torse, qui passais le balais sur des planches de bois dégueulasses où j'étalais plus la saleté que je ne la nettoyais réellement, surveillé par un supérieur hiérarchique qui passait sa journée à profiter de la fraîcheur en fumant tranquillement, qui me lâchait des « Tout va bien, Nom-qui-n'était-pas-le-mien-cousu-sur-le-torse-san ? J'ai l'impression que vous oubliez une partie, par là-haut. Essayez de faire attention à ne pas trop salir la cour... quoiqu'il faudra certainement la nettoyer aussi ». Baba-san avait tenu le même discours que Gorō à l'époque où j'étais samouraï-den. Ça avait fait tilt ! ce jour-là dans ma tête et depuis j'avais fait en sorte de prendre des initiatives qui m'envoyaient nettoyer des coins dans lesquels la gérante ne pouvait pas me voir. Des derrières de buissons qui avaient besoin qu'on en arrache la mauvaise herbe, des fonds de réserve qui devaient être recomptés, des cinquièmes murs de maison qu'il fallait détacher-den... autant de choses qui me faisaient disparaître de son champ de surveillance et qui m'emmenaient me lamenter sur mon sort auprès du marchand de yakitori. Ça devint un véritable rituel quotidien qui me permit non seulement de retrouver un semblant de repos mais également de me pencher plus sérieusement sur les raisons de ma venue ici-den. Je pus même constituer une liste de potentiels expéditeurs qui contenait sommes toutes toutes les personnalités que j'avais rencontré à Raiu et les raisons probables qui avaient pu les conduire à m'écrire cette lettre :


- Baba-san (Raison : Me faire travailler pour elle ????)
- Marchand de yakitori ambulant-san (Raisons : Sauver des gens morts et se faire des kobans en or ????)
- Homme bizarre qui vient tous les soirs regarder par la fenêtre-san (Me regarder par la fenêtre ????)  

Je n'eus malheureusement pas le temps de creuser plus la question des raisons de chacun-den. Je gardai en tête la possibilité que Toro soit derrière tout ça, mais je n'y croyais plus vraiment. Les gens ici étaient trop bizarres-den. Le marchand de yakitori passait son temps à lancer des regards de conspirateur à sa droite et à sa gauche avant de parler, ne serait-ce même que pour demander si la sauce était bonne, et il y avait effectivement cet homme bizarre qui venait tous les soirs regarder par la fenêtre de l'Himitsukeisatu sans jamais entrer. J'avais essayé de lui parler, une fois-den. Il avait pris la fuite et, quand j'avais questionné Baba-san à ce sujet, je m'étais attendu à ce qu'elle me réponde qu'il s'agissait d'un balayeur de rue (à défaut de pouvoir être un placard à balais, lui aussi) duquel les clients n'avaient pas à s'occuper-den. Elle m'avait tout simplement ignoré et questionné à mon tour au sujet de mes disparitions soudaines et du fait qu'il était fort possible que je la prenne pour une idiote. Comme elle s'étonna que je trouve le temps de me moquer d'elle, elle s'empressa de me trouver de nouvelles occupations et, tous les soirs, je fus de corvée de course et d'eau-den. Je rentrais dès lors dans ma chambre encore plus exténué et commençais à me poser de sérieuses questions au sujet de cette vieille. Je commençais à croire qu'elle essayait très clairement de me tuer au travail et qu'elle me soupçonnait de n'être pas réellement venu chez elle pour y passer des vacances-den. Aussi, et sitôt que j'eus le temps de le faire, elle passa en tête de liste des expéditeurs, quand bien même elle l'y était déjà. Mais je ne lui trouvais toujours pas vraiment de mobiles-den. Et il y avait toujours ce « placard à balais » qui me lançait des appels de poignée ; qu'il me semblait entendre me demander de trouver sa clé...

Je la trouvai peut-être, plus tard, bien plus tard, alors que je rentrais à l'auberge avec le reste de l'eau du seau que je n'avais pas réussi à me renverser dessus-den. Je flânais un peu sur le chemin, car c'était plus ou moins le seul endroit où baba-san ne m'observait pas de ses yeux d'aigle prêt à me sauter dessus. Je m'arrêtais tous les dix mètres pour m'asseoir et fumer, car il n'y avait que dans la rue aussi qu'il m'était permis de le faire-den.

Je soupirai et dévisageai la distance qu'il me restait à parcourir avant d'essuyer des remarques sur la qualité de mon travail, sur mon comportement et plus généralement sur toutes les bonnes résolutions qu'il faudrait qu'un Taisho méritant prenne selon l'avis « d'une vieille femme qui n'y connaît rien et qui ne se permettrait jamais de juger du travail d'un noble général d'armée ». Je restai assis encore un moment, le temps d'interroger le Kami sur sa façon de jouer mon pion sur le plateau du Destin et me levai finalement pour reprendre mon chemin, l’œil pointé vers le ciel noir, sans nuage, qu'une lune mal faite éclairait avec peine-den. Je passai devant les ruelles habituelles dont la beauté et le calme ne m'émerveillaient même plus. C'était trop calme-den. J'avais l'impression d'être seul au monde et, si c'était mon rêve depuis toujours, je n'aimais pas du tout ce sentiment. Je me sentais seul... contre une vieille tyrannique capable d'apparaître au tournant de la moindre ruelle-den. Je frissonnai à cette idée ; la savoir probablement là à m'épier, de même que le « balayeur de rue » ne me rassurait pas du tout et j’accélérai le pas, pressé d'aller m'enfermer dans ma chambre. Je préférai à la limite commencer à entendre une poignée de porte me parler, avoir la peur qu'un yokai mangeur de Taisho-fainéant se cache derrière plutôt que d'être là, seul, avec des vieillards bizarres à traîner partout... partout-den... partout dans cette ville où fourmillaient des centaines d'armes à feu prêtes à me tirer dessus totalement par hasard si le Kami jouait mal son jeu-den...

Je m'arrêtai et fronçai le sourcil, ne pouvant m'empêcher de trouver la tournure de ma réflexion bizarre et ô combien tirée par les cheveux-den. Je ne me pensais plus capable d'avoir de nouveau ce genre d'idées dans un contexte qui ne s'y prêtait pas après tout le temps que j'avais mis à essayer de contenir ma peur d'être une nouvelle fois fusillé, du moins jusqu'à ce soir et, outre l'impression de devenir complètement cinglé, j'avais le sentiment de quelque-chose qui me bourdonnait derrière l'oreille. Et mon échine suait à grand torrent-den. Je fis quelques pas en arrière et penchai la tête au tournant du mur que je venais de passer, manière de me rassurer, pour voir finalement deux hommes en train de se chamailler-den. Je soufflai de soulagement en réalisant que c'était cette vision-là qui m'avait fait avoir un raté mental... avant de retenir ma respiration et de mieux regarder : l'un d'eux avait semblait-il l'ascendant sur le second puisqu'il lui pointait ce qu'il me parut être un Tanegashima sur la tête. Celui-là avait les mains en l'air, visiblement désarmé, et tentait de...

Je plissai l’œil pour mieux comprendre, incapable d'entendre ce qu'ils se disaient-den. J'essayai de lire sur leurs lèvres et... hm... n'étant pas très doué pour cet exercice, j'en vins à me faire un à peu près du dialogue qui devait se jouer en face de moi… :
« [Homme avec arme] : Tu m'as trahi-den !
» [Homme sans arme] : Oui-den ! J'avoue tout-den ! Mais laisse la vie sauve à ma femme et mes enfants-den ! Den !
» Pourquoi je ferais ça-den ? Tu vois ce Tanegashima-den ! Tu sais ce que je peux en faire-den ? Tu sais où je peux te le m-... den.
... Oy... non... non-den ! ... ne te retournes pas-den... je ne peux plus... Teme-den... » J'en fis tomber ma pipe de déception et n'eus malheureusement que le temps de me pencher pour la ramasser avant de voir l'un des hommes me pointer du doigt-den. Je me recollai aussitôt au mur et retins ma respiration. Je laissai le temps passer-den. Et le temps passa. Lentement-den. Très, très lentement. J'attrapai le seau des deux mains et le balançai dans la ruelle, au cas où... J'entendis l'éclaboussure de l'eau sur le sol et le seau rouler-den. Rouler... rouler-den... Et personne pour s'en étonner.

Plus tard, quand j'osai enfin regarder de nouveau dans le croisement, je constatai leur départ avec une joie sans fin, quoique toute intérieure, et avançai centimètre par centimètre, lançant des regards sur ma gauche, sur ma droite et derrière moi à chacun de mes pas. Je récupérai mon récipient quelques mètres plus loin sur le chemin et remarquai, une fois que je me baissai pour le prendre, un étrange objet abandonné là dont la forme ne m'était pas inconnue-den. Et plus je la regardais, plus je l'entendais essayer de se rappeler à mon souvenir...
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Dim 1 Sep - 22:33

Les marches de l'escalier de bois émirent quelques objections quand un imbécile pressé les avala quatre à quatre dans un boucan tonitruant. Le bruit cessa peu de temps après pour laisser place au sifflement de la porte d'entrée qui manqua sortir de ses gonds tant le gus se dépêcha de l'ouvrir.
« On est dans la merde ! cria-t-il à peine le pied mis sur les tatamis.
- La ferme ! Gatepo-sama va venir prendre son thé. Dégage. »

Miwako chassa le nouvel arrivant de la main et retourna à ses rêveries quotidiennes. C'était sans compter sur l'angoisse qui dégoulinait du front de son camarade, Ikutaro, un petit bonhomme presque chauve, large d'épaules, qui s'y entendait mieux pour jouer de la flûte que pour compter sur ses doigts, quand bien même il avait essayé d'apprendre à compter en se repérant sur les trous de son instrument fétiche.

On ne pouvait clairement pas dire de lui qu'il était malin et c'était certainement là sa plus grande qualité : Ikutaro ne réfléchissait pas. Ikutaro ne posait pas de question. Ikutaro ne posait donc pas de problème ; il faisait ce qu'on lui ordonnait et n'arrêtait sa tâche que lorsqu'on le lui disait ou, en l'occurrence, quand il était dans la merde et ne pouvait plus la réaliser. Dans ces moments-là, Ikutaro ressentait le besoin d'extérioriser son stress. Se sentir incapable était pour lui la pire des choses. Il se savait né pour obéir et ne pouvait imaginer une seule seconde ne plus être en mesure de le faire. Il gardait d'ailleurs un très mauvais souvenir de la notion « d'échec » depuis qu'on lui avait ordonné de se lécher le coude. Et comme il ne pouvait plus vraiment user de ses poings pour passer ses nerfs depuis – justement – cet honteux échec, il avait essayé de compenser en mots ce qu'il ne pouvait pas faire en gestes. Mais voilà : la seule personne à qui parler ce soir était Miwako. C'était une femme. S'il y avait une chose de laquelle il pouvait se targuer d'être au courant, c'était bien que les femmes posaient des problèmes. Les femmes posaient des questions. Les femmes réfléchissaient et faisaient réfléchir. Surtout les femmes amoureuses.
En voyant Miwako ce soir-là, assise qu'elle était à cette table de fortune, en attente de voir venir son prince ténébreux, Ikutaro se demanda s'il pouvait réellement lui confier ses soucis sans s'en attirer de plus gros. Alors, suivant son mécanisme mental habituel, sans s'encombrer de trouver la réponse à une question qu'il oublia aussi vite qu'elle lui était venue et les nerfs saillant sur ses tempes, il partit attendre sur le pallier de la porte que quelqu'un lui dise quoi faire.
Jusqu'à ce qu'il n'y tienne plus :
« J'ai échoué ! Quelqu'un m'a vu !! On est dans la merde !!! éclata-t-il en se précipitant vers la jeune femme qui serra aussitôt la mâchoire de haine.
- Qui ? »

La question sortait de nulle part et, de fait, Ikutaro et Miwako surent sans avoir à s'interroger du regard qui venait de la poser. Ils levèrent les yeux au plafond d'où brillait une ligne parfaitement droite.
« Gatepo-sama ! Rayonna l'amoureuse en se redressant, joignant les mains dans un bonheur immense. Vous êtes finalement revenu !
- Ga... Gatepo-sama...
- Qui ? » Répéta le chef sans sortir de l'ombre dans laquelle il était terré. On ne voyait de lui que ses dents d'un blanc immaculé qui brillaient au-dessus d'une poutre, là où il se tenait d'ailleurs juché depuis un bon quart d'heure sans que personne ne le remarque jamais. Il jubilait intérieurement de se savoir capable de telles choses et usait souvent de son don de discrétion pour épier ses alliés. Ça lui permettait non seulement de mieux les connaître mais aussi de les surveiller, quand bien même ils ne faisaient jamais rien de bien intéressant.
« Alors ! Encouragèrent les rangées de dents d'un ton ferme sans que leur propriétaire ne descende pour autant, ce que ses deux compères semblaient attendre. On est amis, non ? Tu peux me le dire. On dit ce genre de choses à ses amis, tu sais. Je ne vais rien te faire ! Explique-moi !
- Je... je ne sais pas ! Tout est allé très vite !! Je ne sais pas qui c'était ! »
Miwako cracha aux pieds de son camarade.
« Tu ne saurais même pas reconnaître l'emplacement de ton propre trou de...
- Miwako-chan...
- Pardon Gatepo-sama !! » s'empressa de s'excuser Miwako en se collant le front à la table sans néanmoins parvenir à s'empêcher de marmonner la fin de sa phrase.
« Que s'est-il passé ? Dis-le-moi ! Je t'écoute !
- Eh bien...
- Marmonnemarmonneencoresaoulmarmonne... »

Les deux hommes attendirent que la jeune femme en ait fini, visage et ligne dentaire tordue tournés vers elle.
« Miwako-chan ? L'interrogea Gatepo une fois qu'elle remarqua l'attention toute portée vers elle. Peux-tu sortir s'il-te-plait ? Je ne voudrais pas que nôtre amitié pâtisse de cette conversation.
- Oh... euh... oui... d'accord... D'accord Gatepo-sama ! » finit-elle par dire avant de sortir.

« Alors ? Reprit le chef quand les gémissements diminuèrent derrière la fenêtre.
- Je suis allé là où vous avez dit ! J'ai trouvé le gars et il m'a donné la pièce. La ligne blanche monta et descendit, signe d'approbation duquel Ikutaro se félicita mentalement. Mais ensuite, Kaiho est arrivé entouré de ses hommes ! De tous ses hommes ! Ils étaient... ils étaient... Ikutaro tendit les mains devant lui et tenta de matérialiser le nombre exact avec ses doigts. Il abandonna vite l'idée. Ils étaient tous là ! Ils sont apparus de nulle part, au beau milieu de la foule et l'un d'eux nous a vu. Ils se sont tous rués sur nous !
 » Ils ont massacré Ikura-san devant tout le monde. J'ai essayé de me défendre quand ils s'en sont pris à moi, je vous le jure ! Gatepo n'en doutait absolument pas : il le lui avait ordonné. Tout ce que j'ai réussi à faire, c'est tirer dans la masse pour sortir de là ! Il restait qu'un seul de ces chiens à mes trousses. On s'est mis sur la tête jusqu'à ce qu'il parvienne à me prendre mon arme et là j'ai plus rien su faire ! Il m'aurait tué si y avait pas eu ce passant ! »
Le petit rectangle blanc se referma dans l'obscurité quand Ikutaro se tut. Ce dernier, qui n'avait pas lâché la poutre des yeux jusque-là, eut la désagréable impression d'un mouvement dans les ombres, comme si Gatepo se penchait pour mieux le voir. Il eut ensuite l'horrible sensation de sentir sa hanche, où reposait son fourreau vide, le brûler.
« Où est passée ton arme ?
- J'ai pas eu le temps de la récupérer ! Il me l'a prise ! » Nouveaux mouvements sous le toit. Nouvelle brûlure dans les oreilles cette fois-ci : la voix de Gatepo prit cette douceur amère et cette lenteur dans le débit de parole qui donnent l'impression de se prendre une claque à chaque mot.
« Sais-tu tous les efforts et tout le travail qu'il a fallu que je fasse pour nous obtenir ces armes ?
- Oui ! Ça, je le sais !
- Oui, tu le sais, singea Gatepo. Alors... j'espère qu'au moins tu n'es pas revenu sans la pièce.
- Euh... »

Ce n'est pas la lignée de dents qui brilla cette fois-ci. Gatepo dut se faire violence pour garder contenance, si bien qu'il perçait des yeux la chair transpirante en-dessous de lui. Il rengaina ses pupilles quand son imbécile d'homme de main ajouta, espérant sans doute trouver là-dedans une lueur d'espoir :
« Mais je sais que le passant l'a ramassé ! Je l'ai vu faire !!
- Tu l'as vu et tu... qui était-ce ? Comment était-il ?
- Eh bien ! Je ne sais pas... je... il... il ne ressemblait à rien...  Pour la première fois de sa vie, Ikutaro réfléchit et il crut bien voir la lueur qu'il espérait tant quand son cerveau arriva au bout de son action : Il avait des cheveux, ça je suis sûr. Fier de lui, il se sentit sauf et poursuivit donc : Pas comme moi. Mais pas comme Miwako non plus. Courts. Coiffés n'importe comment. Il plaça ses mains au-dessus de son crâne et ouvrit les doigts pour matérialiser l'image. On aurait dit qu'il mimait les oreilles d'un lapin cassées, électrifiées, déchiquetées. Et ils brillaient. » Acheva-t-il.
Ils brillaient de saletés, se dit aussitôt Gatepo, comme tous les gens de ce village. Ça n'aide pas. Ikutaro était une peine perdue. Il abandonna l'idée d'obtenir d'avantages d'indices et se contenta de demander, histoire d'être sûr :
« C'était un homme de Kaiho ?
- Non ! Oh, non. Non. Pas du tout. Non, je suis sûr que non. Ah-ha ! Ça, non. Il portait le même habit que Miwako quand elle travaillait à l'auberge. » Gatepo manqua de tomber de son perchoir. Cet idiot... Il soupira mentalement.
« Bien. Merci Ikutaro-san. Miwako-chan ? Appela-t-il et, comme si la jeune femme n'attendait que ça, elle apparut instantanément aux côtés de l'idiot.
- Oui, Gatepo-sama ?
- Je croyais qu'il n'y avait plus personne qui travaillait à l'Himitsukeisatu.
- C'est vrai, Gatepo-sama, affirma Miwako, sans trop comprendre.
- Pourtant... Ikutaro dit qu'il a vu quelqu'un qui portait le même habit de service que toi.
- Ouais ! Je crois même qu'y avait écrit “Bunta” dessus. Mais je suis pas sûr. J'arrive pas très bien à lire quand je cours. »

Le silence se fit sur cette dernière réflexion. Miwako, tout comme Gatepo, regardait Ikutaro avec hébétude. Le pauvre flûtiste se sentit mal à l'aise, se retrouvant incapable de savoir s'il avait fait du bon travail ou s'il avait de nouveau échoué. Il voulut ouvrir la bouche puis se ravisa quand il entendit le bois de la poutre craquer et vit la silhouette de Gatepo se déplier. Yeux et dents luisaient de concert dans le noir.
« Il semblerait que Junko-san ait retrouvé de la compagnie, dit-il simplement.
- Ah ? »

Ikutaro souriait béatement, interrogeant des yeux ses deux complices. Il ne comprenait rien à ce qui était en train de se passer, son esprit étant tout abandonné à l'angoisse d'avoir mal obéis aux ordres. Il eut cependant conscience d'une espèce d'entente oculaire entre la jeune blonde et le plafond, ce qui ne l'empêcha pourtant pas de demander ce qu'il attendait de savoir :
« Alors, ça veut dire que j'ai bien travaillé ? Les yeux de Gatepo lui tombèrent dessus.
- On va demander au 'tsu de Miwako-chan si c'est le cas, Ikutaro-san. Son sourire s'élargit de plus belle. Merci pour tes bons et loyaux services, en tout cas.
- Quoi ? Ah ! De rien, de rien. J'ai eu peur d'avoir fait une grosse bêtise. » fit-il en se tournant vers Miwako qui détendit un bras prolongé par son arquebuse.

Quand le coup de feu éclata, Gatepo était déjà dans la rue. Il marchait moins qu'il ne semblait glisser et se déplaçait en toute légèreté, sans aucun bruit. Il appréciait beaucoup se promener la nuit. Il se pensait parfois être un chat noir ou n'importe quoi d'autre d'aussi mystérieux et cool. Il avait l'impression, les nuits où il était en vadrouille, seul, que tout Raiu lui appartenait, que la ville entière était son territoire, ce qui ne tarderait pas à être le cas. Il n'en doutait pas. Il avait toutes les cartes en main et rien ne l'arrêterait. « Un pas après l'autre, et demain... » … demain, il aurait le monde. C'était sûr.  

Il ne mit pas bien longtemps à atteindre la vieille carcasse d'ancienne habitation qu'était l'Himitsukeisatu quoique, dans la nuit, l'auberge ressemblait à n'importe quelle autre maison. Sans prêter attention aux lanternes allumées ici et là qui donnaient un semblant d'aspect chaleureux à la maison d'accueil, Gatepo fit le tour de la bâtisse, observa la noirceur qui émanait de la fenêtre du premier étage et trouva un moyen de se hisser sur le toit du porche pour atteindre le balcon qui se trouvait non loin. Avec souplesse et agilité, il se balança au-dessus de la rambarde et, courbé, s'approcha de la porte coulissante qui donnait dans la chambre. Il connaissait la maison. Il connaissait le fonctionnement de la gérante ; il savait dans quel genre de piège tombaient les clients qui ne pouvaient pas payer – et aucun, jamais, ne le pouvait.
Il savait aussi quel genre de mentalité ces clients avaient après avoir enfilé les habits du personnel. Il n'aurait aucun soucis.

A présent accroupi, il se déplaça jusqu'à atteindre l'autre pan de mur qui encadrait la porte, laquelle ouvrit-il avec une délicatesse d'exécution professionnelle. Il jeta quelques coups d’œil aux endroits stratégiques, s'informa de cette façon de la présence de l'habitant dans son lit, visiblement en train de dormir, et pénétra dans la chambre d'un pas de loup...
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Jeu 19 Sep - 23:35

… j'abandonnai l'idée de trouver de quoi il s'agissait pour le moment. J'avais la curieuse impression d'être épié, suivis ; chaque silence de la vie nocturne me faisant ressentir une gêne indicible dans la nuque-den. Je chassai le vide derrière moi de la main, me retournai afin de m'assurer de l'absence d'entité armée et me recollai aussitôt au mur. Je les rasais littéralement depuis que j'avais quitté la ruelle de la scène à laquelle je venais d'assister-den. Serrant le seau vide contre moi à l'instar d'un bouclier, je ne parvenais pas à faire l'impasse sur le souvenir douloureux de mon accident. En partie parce que ledit accident s'était déroulé dans une impasse mais, surtout, parce que toutes les rues de Raiu en étaient-den. La bourgade ne me semblait plus aussi séduisante, alors. Elle ne l'était plus autant que, disons, lorsque je m'en étais trouvé à des kilomètres, enfermé dans mon bureau-den. J'avais jusque-là pensé que c'était un village au potentiel extraordinaire : cacher dans un hameau charmant et bucolique la recherche consciencieuse et à la conception d'arguments de persuasion massive, voilà qui était ingénieux ; peu de clans pouvaient se vanter d'un tel esprit. Mais voilà : c'était une bonne idée, jusqu'à ce qu'on se retrouve en face de ces dits arguments avec seulement un seau pour se défendre-den.

Je pris une grande inspiration une fois arrivé au bout de la cloison murale au prix d'une lente progression de crustacé. Je levai l’œil au ciel pour adresser une prière à mon Kami avant de jeter un rapide coup de tête dans l'ouverture de la rue-den. Ce n'est qu'une fois assuré de l'absence totale de galvaudeux qui trouvaient dans la nuit d'infinies possibilités d'enrichissement faciles que j'osai traverser le croisement au pas de course, essayant tant bien que mal de faire le moins de bruit possible jusqu'à l'autre section de maisonnée. Je me placardai lourdement au mur une fois la sécurité de la pierre retrouvée et expirai de soulagement-den. Plus qu'une demi-douzaine d'intersections de ce genre à passer après quoi je pouvais espérer me blottir entre mon futon et des duvets anti-catastrophes-et-monstres-en-tout-genre. Avec un peu de chance – rien qu'un peu –, je pouvais même espérer y parvenir avant le lever du jour-den. Réflexion faite, mieux valait ne pas compter sur ma chance et prendre le problème à bras le corps : l'idée de tomber sur une Baba-san furibonde qui ne s'encombrerait pas de tanegashima pour me déchirer l'oreille était au moins aussi agréable que celle de loucher sur un canon au prochain coin de rue.

Tantôt me dépêchant lorsque je traversais la chaussée, tantôt traînant des pieds en crabe lorsque j'essayais de me camoufler dans la charpente des pénates, suant et le cœur emballé, j'arrivai finalement à l'auberge-den. Pour la première fois depuis le début de mon séjour ici, j'étais ravi de revoir les lanternes du porche attendre que je viennes m'occuper d'elles. Je me jetai sitôt sur la porte, abandonnant le seau à un nouveau monde plein de libres et fougueux rebonds, pour m'échiner sur la poignée comme le premier demeuré de la dernière pluie-den. J'en oubliais qu'elle était fermée. Elle l'était toujours une fois la lune haut perchée, si bien qu'il me fallait chaque fois contourner toute la bâtisse pour accéder à l'entrée de service. Je mis un long moment à m'en souvenir ; nerfs, fatigue et stress faisant leur office dans mon esprit déjà bien encombré par sa lenteur naturelle-den.

Je restai de cette façon encastré dans le petit encadrement de la porte, recroquevillé dans le halo de lumière que projetaient encore les lanternes. La chaleur que dégageaient leurs flammes mettaient doucement à mal le froid et l'angoisse qui me tenaient jusqu'alors et laissaient mon corps récupérer son rythme de fainéant en même temps que l'esquisse de la nécessité d'un possible détours jusqu'à l'autre porte-den. Et celle d'éteindre les lumières. Et celles de me promener dans le noir jusqu'à ma chambre-den. Et celles de croiser Baba-san et son éventail.
Bizarrement, cette dernière éventualité ne me fit plus aussi froid dans le dos que les autres-den. Elle me rassura presque dans la mesure où... eh bien ! Avec Baba-san, j'étais au moins sûr de savoir ce qui m'attendait contrairement aux silhouettes qui pouvaient se cacher dans la nuit nébuleuse derrière le périmètre de sécurité des lanternes-den. Je réprimai un frisson général.
« C'est bon, Eisei-chan-den... tu ne risques plus rien-den... me réconfortai-je à voix basse. Personne ne vient jamais ici-den... » Malgré cet état de fait véridique, je ne pus pas m'empêcher de m'enlacer moi-même ni de m'enfoncer un peu plus dans le petit coin de la porte. Mon œil entreprit de se balader de lui-même sur la terre du chemin embrasée par l'auréole des lumières dansantes, faibles...
« Personne... » répétai-je quand le vent agita les langues de feu, offrant à mon imagination de nouvelles formes de silhouettes jamais exploitées auparavant-den. Elle s'en donna à cœur joie et je n'y tins plus. Je me lançai en avant, me débattis avec les attaches d'une des campaniles pour la récupérer et m'enfoncer dans les ténèbres-den.

Je fis le tour du premier côté sans problème, à grand renfort d'encouragements personnels. Je marchai vite, le regard fixé sur la pointe de mes pieds, lesquels foulèrent bientôt l'herbe de la cour-den. Je gémis et m'empêchai de sursauter lorsque des tiges s'infiltrèrent entre mes orteils ou s'accrochèrent à mes jambes, ce qui me fit accélérer le pas jusqu'à entrer en collision avec un tronc d'arbre qui ne s'était jamais trouvé-là avant. Étalé par terre, je me tins la tête le temps de retrouver mes esprits. Mon erreur fut de lever l’œil de mes pieds-den : ce que je vis alors n'avait rien à voir avec un arbre, à moins, bien sûr, que les arbres qui se mettaient à pousser durant la nuit aient des yeux. Et un tronc aussi évasé, gonflé et ferme qu'un rikishi-den. En revanche, je ne doutais pas qu'un arbre ait pu faire la même taille que la silhouette qui me surplombait maintenant. J'arrêtai de respirer jusqu'à ce que mon œil ait fini de chercher les mains que je devinai sans m'y forcer tenir une arme à feu-den. J'expirai en me tenant la poitrine quand je réalisai qu'elles ne tenaient rien d'autre que le rebord de la fenêtre.
« Oy-den... vous... ah... (j'avais énormément de mal à respirer ; ma poitrine se soulevait et se rabaissait au même rythme que le galop de mon cœur qui, lui, peinait visiblement à ne pas se prendre les pieds dans les rênes) … c'est encore vous-den... bordel-den... vous... den... vous êtes vraiment tordus ou quoi-den ?! » Je me relevai avec difficulté une fois un semblant de souffle retrouvé-den. Je dévisageai ce qui me semblait être un sumotori devant moi et qui n'était en vérité nulle autre personne que l'Homme bizarre qui venait tous les soirs regarder par la fenêtre-san. Je découvris pour la première fois à quel point il était... il était... particulièrement... bizarre et... énorme-den. Gigantesque. Titanesque-den. Obèse et... menaçant. Très menaçant-den.

Je reculai de quelques pas quand je le vis décrocher ses lourdes mains comme deux cuisses de porcs du rebord de la fenêtre. Je me défendis de mes propos en agitant les mains devant moi-den :
« Génial-den ! Gé-ni-al-den !! Vous êtes vraiment gé-ni-al-den ! C'est vraiment agréable de voir que vous portez autant d'intérêt à notre auberge-den ! Agréable-den !! Peu importe l'heure-den ! On est... toujours... particulièrement ravis d'avoir des... hm... gens... (à force de reculer, je me heurtai à un vrai arbre cette fois-ci-den) … habi-... » Un sifflement trancha la nuit au même moment que ma phrase-den. Il fut moins audible que ressentis ; moins visible qu'instinctif. Je le sentis se figer dans le noir à quelques centimètres de moi après être allé zonzonner devant l'oreille du mauvais bougre-den. Je m’immobilisai sur place, alors, l’œil fixé sur l'autre qui me renvoyait le même regard interrogateur, à ceci près que le sien semblait m'accuser quand le mien lui demandait si j'étais toujours vivant-den. Dans le même train de secondes, la situation empirée se figea alors que la toute dernière lueur d’incandescence de la lanterne s'éteignait. Et quand elle se fut totalement éteinte, que la nuit nous avala entiers sans prendre le temps de nous déguster, un autre sifflement se produisit-den. Cette fois-ci, je pus l'entendre, le sentir, le voir et le craindre. Il n'était pas aussi proche que l'autre mais d'autant plus surprenant qu'il brillait dans le noir comme une virgule à l'horizontale ou... un sourire plein de dents affreusement droites-den. Et mon cerveau, définitivement lent, choisit ce moment-là pour raccrocher le wagon qui lui manquait, me laissant totalement bête devant la situation qui se présentait-den :
« ...-tués-den... »
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Mer 16 Oct - 0:19

« … tués-den... » répétai-je sans plus avoir le moindre contrôle sur ma bouche. Tout n'était plus que noirceur de noir absolument noir-den. Ce n'était même plus une de ces nuits particulièrement sombres, juste... du noir infiniment noir-den. Le temps semblait s'être arrêté. Plus rien ne laissait deviner qu'il ait un jour pointé son nez par ici d'ailleurs-den. Il n'y avait plus rien. Seulement une respiration bruyante et essoufflée que j'espérais être mienne-den. Et les battements d'un cœur que je sentais tambouriner fiévreusement tout autour de moi. Il n'y avait plus rien-den. L'arbre contre lequel je me tenais acculé n'existait plus. Paysage, bâtisse, cour et silhouettes avaient fondu dans le noir ; ils n'existaient plus non plus-den. Il ne restait que cette espèce de virgule incandescente qui grossissait à mesure que je la regardais et qui me donnait l'impression de se déplacer sans aucune logique apparente. Elle faisait des allées et venues dans ce noir intégral ; se déplaçait sur une petite parcelle de cet immense espace de rien intégral qui s'offrait pourtant à elle comme si on lui en empêchait l'accés par des chaînes ou des murs invisibles-den. Elle s'allongeait pourtant en flammes blanches quand elle s'immobilisait ; faisait croire à une forme mieux définie quand elle restait suffisamment calme-den. Mais elle ne le restait jamais assez pour que son image se précise à mon œil autant qu'à mon esprit.

En outre, elle semblait chercher quelque chose qu'elle ne paraissait pas en mesure de trouver-den. Je restai bête et la regardai faire jusqu'à remarquer l'apparition rythmée de faisceaux plus ou moins lumineux. Ils parcheminaient l'obscurité terrestre comme autant de rides la surface d'un plan d'eau chaque fois qu'on y jette un caillou-den. En y accordant plus d'intérêt, je constatai qu'ils s'étendaient indéfiniment, mis en mouvement par des impulsions inconnues, jusqu'à me trouver sur leur chemin et disparaître. Ils ne faisaient pas de bruit sinon des rayons de lumière que je devinais d'un bleu électrique qui s'embrasait d'une intensité folle mais qui faiblissait ensuite jusqu'à s'éteindre complètement quand ils m'atteignaient. J'imaginais les ploc ! censés suivre les flashes de leurs disparitions mais il n'y en avait aucun-den. Jamais. Cependant, en remontant leur trajectoire de l’œil, je trouvai la source de ces rayonnements, l'impulsion inconnue qui n'était autre que les mouvements de cette virgule luminescente, et compris mieux, alors, de quoi il retournait-den.  

Je repris conscience ce qui me sembla tout logiquement être le lendemain matin. Il n'en était en réalité rien puisque quelques détails (du genre : luminosité agressive, odeurs foisonnantes, brouhaha intense et substance gluante sur la joue) m'informèrent qu'il était plutôt aux alentours de midi et qu'on se fichait bien du reste-den. Je me frottai la joue le temps de récupérer les sens, virer la couche pâteuse que j'avais dans la bouche et trouver la force d'ouvrir l'oeil plus grand. J'y parvins à force d'examiner la nouille qui me restait collée aux doigts-den.
« Vous voilà de retour parmi nous. »
Je relevai l'oeil sur le décor qui me faisait face. Il n'était pas noir, quoique le rien intégral officiait ici aussi entre poussière et vétusté-den. Bois humide, peinture dépassée, atmosphère fatiguée... Je me tenais dans le salon de l'auberge ; le jour perçait ici comme nulle part ailleurs. C'était rassurant-den. Je tournai la tête en direction de la porte grand ouverte d'où semblait provenir la tohu-bohu de son et d'odeur que la vie – ou plutôt la « non-vie » – ambiante de l'Himitsukeisatu n'était pas capable de fournir.  
« Le marchand de yakitori, m'informa-t-on. Il s'est mis en tête de “sauver” les potentiels voyageurs de mon je ne sais plus trop quoi malfaisant. »
Je tournai la tête cette fois-ci vers le fond de la salle où se tenait assise une Baba-san visiblement toute absorbée par l'écriture d'une lettre-den. Le raffut ne semblait pas la déranger autant que moi, aussi gardai-je entre mes dents les quelques remarques qui me venaient pour me reconcentrer sur l'essentiel : je savais où j'étais-den ; je savais à peu près qui j'étais (mais c'était un degré d'hésitation acceptable et habituel qui me tenait instamment)... restait à savoir ce que mon à peu près moi fabriquait ici.

Je me repositionnai donc en face du bar, position dans laquelle je me tenais l'instant d'avant, et me retrouvai par le fait devant un bol de nouille à moitié renversé-den. Ce n'était pas vraiment embêtant ; c'était-là le plus gros soucis avec les bols-den. Ça pouvait arriver. Ce n'était pas gênant-den. Ce qui l'était plus, en revanche, c'était que la moitié qui s'était faite la malle en avait profité pour mêler mes vêtements à l'histoire-den.
« Hm... den... qu'est-ce qu'il s'est passé-den...  Marmonai-je tout bas, désarmé devant les traces accablantes d'un canular que je ne remettais pas, oubliant en même temps que non loin de là se tenait une vieille à l'ouïe de lynx.
- Vous vous êtes endormi. Deux fois de suite. » Le temps que je réalise et que j'ouvre la bouche pour poser ma question, Baba-san répondait déjà : « Oui ».
« Les deux fois dedans, précisa-t-elle encore alors que je me prenais la tête dans les mains-den. Je retrouvai du gluant dans mes cheveux. Le futon de la chambre n'est peut-être pas assez confortable. »
Ce n'était clairement pas une question-den. Son ton suffisait à laisser comprendre que c'était une affirmation qu'il fallait vite corriger sous peine de devoir subir une humeur dans le noir toute la journée. Mais j'avais l'esprit tout occupé au rafistolage de mes souvenirs-den. Il en était au stade : « Merde ! Où est-ce que j'ai mis la colle, déjà ? ». Difficile de se concentrer quand un imbécile s’époumonait maladivement à massacrer une vieille chanson à côté-den.

« Je crois que quelqu'un est entré dans ma chambre cette nuit-den, dis-je au bout d'un moment, plus pour moi-même que pour en faire la remarque. Pendant que je dormais-den...
- Comment vous pouvez le savoir si vous dormiez, Denbee-san ? » Je ravalai la réponse qui me vint naturellement. « Ah-ha ! Parce que, figurez-vous, j'ai passé dix-sept ans de ma vie à somnoler quotidiennement-den. Du coup j'ai développé la capacité de... hm... ressentir les impulsions électriques des entités vivantes-den. Ah ! Et pendant que je dormais, là, à l'instant, je crois que je vous ai vu marcher de-ci delà dans la pièce-den » n'était pas une réponse à donner à n'importe qui-den ; c'était le genre de réponse qui pouvait être comprise n'importe comment et passer pour du n'importe quoi.
« J'ai vu une dispute quand je suis allé remplir le seau-den...
- Que vous n'avez pas rempli, d'ailleurs.
- Certes, certes-den... Ensuite... »

Je redescendis les mains pour m'enfoncer un doigt dans l'oreille et essayer de me souvenir plus précisément. Je n'avais que les images de mon rêve en tête et peinais, en même temps, à me convaincre qu'il en était vraiment un-den. La méditation est un sport intense, quoi qu'on en dise ; gymnastique du corps et de l'esprit, lien tangible entre le monde extérieur et l'introspection-den... il y a de quoi rendre fou quand les rêves se mélangent aux sensations réelles. Difficile de rester sain d'esprit quand on vit ce qu'on dort et qu'on dort ce qu'on vit-den. Je ne maîtrisais pas très bien cette capacité. Je ne maîtrisais déjà pas très bien mon sommeil-den. M'endormir était facile ; me réveiller, moins-den...
« Peut-être que l'un d'eux m'a suivi-den...
- Je sais, fit Baba-san en reposant son pinceau. Je me tournai vers elle, l'air abruti.
- Vous savez-den... ? Elle savait-den ?! Elle soupira et se leva pour se diriger de l'autre côté du comptoir et commença à débarrasser.
- Vous l'avez expliqué et supposé tout à l'heure, déjà, Denbee-san. Ensuite vous avez supposé qu'en vous rendormant, vous vous souviendriez. Ça n'a pas marché apparemment.
- Ah...
- Je vous soupçonne de chercher une excuse pour esquiver une nouvelle journée de travail, Denbee-san.
- Moi-den ? Non-den. Dans d'autres circonstances, éventuellement... Mais ce n'était plus ma priorité. Ma priorité, c'était de démêler les nœuds de cette nuit-den.
- Dans ce cas, le seau attend toujours d'être rempli et le plancher nettoyé. Je suppose que vous avez fini de manger. »

Son ton catégorique additionné à son sourire mielleux me firent clairement comprendre que ma priorité, c'était d'aller remplir ce seau-den.
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Sam 26 Oct - 2:37

Gatepo n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait mais il ne s'en accablait pas : la tâche s'était révélée plus complexe que d'habitude. D'ordinaire il lui suffisait de trouver la personne, ce qui était assez simple puisqu'il s'était beaucoup intéressé à chacun des habitants du village. La moindre présence étrangère était de ce fait aussi voyante qu'un âne dans une chambre pour lui et il avait pris l'habitude de garder un œil sur les ânes, justement. Ç'avait été simple ce coup-ci aussi, compte tenu du fait qu'il n'existait pas trente-six milles voyageurs suffisamment déboussolés pour accepter de loger à l'Himitsukeisatu. Ce qui tombait admirablement bien puisqu'il n'existait pas trente-six milles chambres dans ladite auberge non plus. Il avait de ce fait trouvé la bonne dès qu'il s'était infiltré dans les lieux. Le problème avait été tout autre à partir de ce moment.

D'habitude il lui suffisait de fureter ici et là, d'ouvrir quelques tiroirs, de se traîner dans des placards, de fouiller des poches, des boîtes, des sacs... bref, de mettre un peu de bordel pour ranger ensuite – sauf s'il était d'humeur à s'amuser de la peur des gens, évidemment. Il s'était très vite rendu compte qu'on l'avait doublé. Le bordel régnait déjà dans la chambre avant son passage et, hélas, mettre le bordel dans un bordel déjà existant pour finalement chercher un tout petit cylindre métallique dans une somme d'obscurité et de bordel² ne faisait pas partie de ses compétences. Il avait déjà eu du mal à s'y retrouver dans cette pièce pourtant unique, ce qui s'était révélé assez... déstabilisant, quoique moins que d'éprouver certaines difficultés à rester discret. Lui ! Gatepo ! Il avait eu du mal à rester invisible ! Ah !! Repenser à la façon dont il avait trébuché sur ces bouts d'algue – plusieurs fois de suite ! – comme si on les avait mises-là de façon préméditée le mettait complètement en rogne... Mais l'essentiel restait que la personne ne s'était pas réveillée et ne soupçonnerait donc rien. Et que nul autre que lui n'aurait pu s'en sortir aussi bien. Il avait certes commis des erreurs de débutant et n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait mais... ce n'était pas grave. Il avait trouvé mieux : un nouvel outil. Un outil qui agrandissait son champ des possibles ; une carte qu'il devait jouer finement dans cette partie aliénante qu'était la vie et qui lui promettait peut-être bien d'en changer le cours. Il jubilait d'avance à l'idée de pouvoir s'en servir à bon escient autant qu'il redoutait le revers de la médaille.

La gérante de l'Himitsukeisatu, Junko, avait bel et bien trouvé un nouveau compagnon et pas des moindres. Tout laissait à penser qu'il s'agissait du Général des armées de ces terres. Gatepo était tombé – littéralement – sur le fameux kimono fuchsia de l'homme et, même s'il s'agissait d'une preuve indéniable, inéluctable, il ressentait l'affreux besoin de vérifier son authenticité malgré tout. Il craignait par ailleurs  de connaître les raisons de la présence d'une telle personnalité à Raiu. Pire : il redoutait de connaître les raisons de sa présence aux côtés de Junko. S'il s'agissait effectivement du Taisho, Gatepo pouvait être à peu près certain que la vieille avait déjà mis ses griffes sur le bonhomme et avait de ce fait une bonne longueur d'avance sur lui. Et si les causes de la présence de ce pauvre type au kimono fuchsia étaient en plus liée à cette maudite femme, alors... alors il avait tout à craindre. Il faudrait qu'il s'informe vite, ce qu'il avait prévu de faire aujourd'hui même.

De l'intérieur de son logis – son vrai logis, s'entend : celui où il pouvait réfléchir convenablement sans avoir une bande d'imbéciles à surveiller et à occuper –, il attendait l'arrivée de son principal informateur. « Informateur » n'était pas vraiment le bon mot pour le qualifier, d'ailleurs. C'était plutôt un « colporteur d'information et de rumeur », voilà. On pouvait tout apprendre de lui, qu'il s'agisse de la dernière paire de chaussure que s'était acheté Passan-san ou de la vieille rumeur à propos de Bidule-chan et Machin-kun en passant bien sûr par les prévisions météo à venir. Et on pouvait de fait tout relayer grâce à lui. Gatepo avait déjà pu jouir de ses talents. Grâce à ce colporteur, il avait pu prendre possession d'une partie du village ou, en tout cas, la retirer du confort douillet que lui offrait cette vieille garce. Junko avait été, et il insistait bien sur le passé de la formule chaque fois qu'il la formulait, une des âmes les plus influentes du village à une époque de laquelle plus personne ne se souvenait pour la simple et bonne raison que le colporteur la leur avait fait oublier. Ç'avait été très facile : il avait suffit de lui raconter deux, trois mensonges sous forme de confidences très secrètes et de laisser le temps mais surtout le processus de déformation qu'engendre le bouche à oreille faire le reste. Junko, à qui il avait longtemps suffi d'apparaître au beau milieu d'un conflit pour en apaiser les feux avant d'inviter tout le monde s'en jeter une petite dans son auberge chaleureuse, familiale, adorable et adorée, avait fini par être chaleureusement, familièrement et adorablement exclue de la communauté. Aujourd'hui on la fuyait. A présent on lui prêtait des actes et des habitudes desquels personne n'avait aucune idée exacte tellement les faits avaient été déformés, inventés, exagérés et choquants – toujours accès la rumeur sur son côté choquant, avait noté Gatepo au fil de ses ragots divers. Aujourd'hui sa présence était intolérable. Quoique... non, pas vraiment : on la tolérait, du moment qu'elle restait bien enfermée dans son auberge dégoûtante où se passait des choses indignes et ignobles. On avait besoin d'elle pour la détester, après tout.

Voilà comment Gatepo se débarrassait des individus gênants. Tout en sirotant sa tasse de lait tiède arrosé d'une goutte de soja puisque ça favorise le développement d'un esprit sain*, et non sans un léger sourire aux lèvres, il se félicita mentalement d'avoir eu la présence d'esprit de balayer cette trouble-fête de son monde, d'autant plus maintenant que le Taisho était à ses côtés. Mais se débarrasser d'une telle autorité ne serait pas aussi simple, se répétait-il en boucle au cas où cela s'avérait nécessaire. Il pourrait au mieux éclabousser son nom de quelques tâches mais, si ce qu'il avait pu comprendre était vrai, le nom Denbee mettait un point d'honneur à se les faire lui-même. Les rumeurs n'y feraient donc rien. Qu'est-ce qu'il lui restait à faire, alors, s'il était déjà découvert et qu'il n'avait aucune possibilité de se mettre le bonhomme sous la main ? Au pire, il pourrait toujours dénoncer les autres et mettre les voiles ; il reviendrait plus tard ou recommencerait tout ailleurs...
Il tapota du doigt le rebord de sa tasse tout en réfléchissant activement aux possibilités infinies de son nouveau champ d'action. Certes elles étaient infinies, mais s'il jouait mal son coup, il était clair que lui le serait, fini, et il refusait que ça arrive. Il avait passé trop de temps à entreprendre toutes ces choses et il commençait à peine à avoir un peu de soutient. Éjecter Junko avait pris plus d'une année entière. Trouver Miwako et les trois abrutis, les convaincre, les persuader et les équiper pour mener à bien leurs projets, moins de temps qu'il n'en faut pour le dire mais cela nécessitait de nombreux rappels et autant d'énergie. Sans parler dudit équipement qu'il fallait être capable non seulement de trouver mais aussi et surtout de prendre et d'assembler...  
Il reposa finalement sa tasse sur le meuble à côté de la fenêtre au travers de laquelle il n'avait pas pu s'empêcher d'épier la rue depuis qu'il s'était réveillé. Il décida d'être raisonnable, méthodique et de balayer ces troupeaux d'idées pleines d’inquiétudes qui lui venaient pour attendre d'avoir plus d'information. Inutile de te monter la tête tant que tu ne sauras pas, se dit-il en conclusion. Et ça tombait drôlement bien car le Savoir arrivait en bas de chez lui au même moment, bringuebalant, poussant sur ses deux roues sa cuisine ambulante.

Le marchand de yakitori était lui aussi très fier de lui. Il était persuadé d'avoir mené une bonne action en allant stationner devant l'entrée de l'Himitsukeisatu afin de prévenir les pauvres âmes trop déboussolées par leur voyage pour chercher meilleur endroit où loger. Il en avait profité pour purifier les lieux en chanson jusqu'à ce que quelqu'un lui balance un bol de nouille à moitié vide dans le dos. Il n'avait pas bien vu qui l'avait fait bien qu'il était à peu près sûr que c'était elle, cette vieille... folle... arg !
Il fit s'arrêter sa machine à friture à l'endroit habituel et plaça les cales sous les roues tout en pestant sur le temps qui n'allait pas tarder à changer, à en croire les rumeurs. Il hésita à déplier ombrelle et banc de fortune tout de suite, sachant que de toute façon s'il se mettait à pleuvoir, personne ne s'arrêterait. D'un autre côté, si la température se mettait effectivement à chuter, tout le monde serait bien content de pouvoir venir se réchauffer autour d'une bonne brochette...
Il opta finalement pour l'entre-deux, à savoir : déplier l'ombrelle et laisser les quidams se serrer en dessous quand la première silhouette de sa glorieuse journée de travail s'approcha.
« Oh ! Bien le bonjour Ushio-kun ! Toujours à l'heure on dirait. Je vais finir par croire que tu me surveilles ! Ah ah !
- Ah-ha ! Se força à rire un Gatepo, bon acteur qu'il était. … Alors, quoi de neuf aujourd'hui, yaki'-sama ? » lança-t-il avant de profiter largement du monologue de son vis-à-vis pour maudire cette façon qu'il avait de l'appeler par son nom. Personne, mis à part le colporteur-marchand de yakitori ambulant, évidemment, ne connaissait son nom. Il se demandait vraiment comment ce vieillard avait pu l'apprendre. D'un autre côté, il ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était une espèce de secret de fabrique en même temps qu'un gage de qualité des services. Il acceptait de se montrer à visage découvert devant lui, histoire de lui témoigner un respect qu'il espérait mutuel – en même temps, il s'était révélé assez difficile d'aller faire semblant d'acheter des yakitori la nuit.

Le jeune homme, car c'est finalement ce qu'était Gatepo une fois qu'on lui retirait tout son côté ténébreux, mystérieux et cool, hocha consciencieusement la tête chaque fois que le marchand semblait lui demander son avis et fit par la même semblant de s'intéresser de près à ce qu'il préparait devant ses yeux. Gatepo n'était pas un grand fan de brochette. Même s'il jouait un rôle lorsqu'il était avec Miwako et les trois autres, ou plutôt lorsqu'il était avec le reste du monde, il aimait bien conserver un à peu près de la dignité qu'il s'inventait et, en l’occurrence, il avait du mal à s'accepter en tant que chef d'une organisation ténébreuse mangeant des brochettes colorées. Il avait cependant trouvé une parade géniale qui lui permettait de recueillir des informations sans nuire à son image et passait par le fait commande pour son père. Son père qui avait visiblement l'habitude de prendre des brochettes extrêmement grasses et chères lui rappelèrent ses yeux, son nez et ses oreilles.
« C'est ça. Trois comme celle-ci, s'il-vous-plait.
- Ton père va bien ? J'imagine que oui avec mes brochettes, tiens ! Ah ah !
- Ah-ha ! … Oui, il va très bien.
- Il travaille toujours pour ce bon vieux Chuya ? Ah, oui, il connaissait aussi son père...
- Absolument. D'un autre côté, je ne vois pas ce qu'il pourrait faire d'autre à part des armes à feu, ici, ah-ha !
- Ah ah ! Faudrait pas voir à ce qu'il vienne me faire de la concurrence le jour où il en aura marre de faire joujou avec des bouts de métal, hein !
- Ne vous inquiétez pas, yaki'-sama ! Mon père aime trop vos plats pour se permettre de vous voler la vedette. D'ailleurs, en parlant de vedette, amorça-t-il avec un naturel déconcertant, j'ai cru entendre dire que le Taisho du clan était dans les parages... ?
- Tout à fait ! Il loge même chez cette vieille... folle... de l'Himitsukeisatu. Tu sais ? Junko-san. Celle qui... fait des choses... pas très recommandables... Mais je ne devrais pas en parler à un jeune homme comme toi, pardon. » Gatepo se mit à rire intérieurement. Un rire plein de fierté. Malade de pouvoir. MOUHAHAHAHA. Mais on n'en vit rien lorsqu'il reprit :
« Alors c'est vrai ? C'est vraiment lui ?
- Ben ! Oui, mon p'tit ! Puisque je te le dis, tiens ! D'ailleurs, il vient très souvent manger chez moi et je comprends pourquoi, pauvre Taisho... Le marchand de yakitori arrêta ses manœuvres pour lancer des regards de conspirateur aux alentours. Gatepo sentit le Savoir croître devant lui et il ouvrit très chaleureusement ses oreilles pour le recueillir quand le vieillard se pencha vers lui et murmura derrière sa main : il arrête pas de manger des algues avec tout, même. Moi je trouve pas ça très décent... je me demande s'il est pas un peu... - il siffla et dessina des cercles métaphoriques avec son index au niveau de sa tempe – ... tu vois ce que je veux dire, petit...
- Je crois que je vois, oui.
- En tout cas, reprit yaki'-sama comme si de rien n'était, normalement il devrait pas tarder à arriver pour essayer de décrypter la lettre codée qu'un mystérieux type a dû trouver marrant de lui envoyer. Enfin, si cette vieille folle accepte de lui lâcher la grappe deux minutes. 'y a qu'ici qu'il trouve le temps et le calme de s'y mettre. J'y crois pas, moi, que des gens n'arrêtent pas de harceler les samouraïs avec des bêtises pareilles. Je le plains, vraiment. Je comprends qu'ils aient plus le temps de s'occuper des choses imp-...
- Une lettre codée ?
- Ouais, petit. Beh ! T'as qu'à lui demander, le voilà qui arrive on dirait !
- Vous êtes sûr que c'est lui ? Je n'ai pas l'impression qu'il lui ressemble.
- Sûr et certain, Ushio-kun ! Si tu croises un type avec un seau à moitié vide dans la main et l'autre moitié dans les sandales, c'est lui !
 »



____________

* Comment un barge pourrait élaborer des plans tordus qui tiennent la route sans être immédiatement pointé du doigt ?
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Mar 24 Déc - 3:34

Ma présence ici ne rimait plus à rien-den. Je m'en rendais particulièrement compte maintenant que mon regard se perdait tout seul entre les lignes désertes de l'horizon, signe habituel d'un ennui profond, une attitude que j'adoptais à peu près chaque fois que je me retrouvais dans une situation mortellement inintéressante. « Évasion » était le mot que je cherchais dans le ciel-den.

J'étais là depuis plus d'une semaine (ou bien plus encore ?) et je n'avais même pas eu le temps de faire ce pour quoi j'étais venu. Je voulais rentrer mais je me retrouvais bien incapable de le faire, sans savoir pourquoi. J'imaginais alors que le sens réel de la lettre était un espèce d'appel à l'aide lancé au hasard, un « Au secours ! Venez m'aider ! Je suis prisonnier de ce village ! J'ai l'impression que mon existence ne veut plus rien dire !!! J'ai besoin d'aide ! Ayez pitié de moi !! Pitié ! Je deviens complètement fou à force de travailler dans cette auberge ! S'il-vous-plait ! Sauvez-moi avant que mon esprit ne fusionne totalement avec la tapisserie à fleur de l'Himitsukeisatu ! » qui prenait tout son sens une fois qu'on vivait l'expérience-den. Ou peut-être que non. En tout cas, c'était exactement le genre de lettre que j'avais envie d'envoyer à Gorō-sama-den. Mais j'étais complètement incapable de le faire. Quand j'y réfléchissais bien, la fatigue était la principale source incriminée, tout juste devant la flemme et un « ça pourrait empirer avec ce kusojiji dans le coup » qui se battaient en duel pour avoir la part belle.

Mais, clairement, véritablement, quand j'y réfléchissais vraiment bien, la seule raison qui m'empêchait d'écrire ce foutu courrier était que j'avais l'esprit trop occupé pour écrire de façon intelligible ou seulement pour tenir mon pinceau correctement-den. Je n'arrivais même pas à transporter un seau d'eau sans m'en renverser la moitié dessus tellement mon esprit divaguait et ma main tremblait ; je trébuchais régulièrement dans le vide, alors manier une touffe de crins imbibés d'encre... bref-den.

En outre, je n'arrêtais pas de ruminer la scène de la veille. Je me repassais en boucle le dialogue de ces deux types dans la ruelle-den. J'en inventais à chaque fois une nouvelle conclusion, une nouvelle logique, un nouveau contexte ; des répliques plus absurdes les unes que les autres se succédaient à mesure que j'avançais dans mon raisonnement (la pire, je crois, a été celle à propos d'une algue en or trouvée dans un vieux coffre déterré le jour même... mon imagination m'étonnait-den) mais rien, jamais, ne semblait coller avec le fait que l'un d'eux m'ait eu suivi pour s'introduire chez moi ensuite. Alors... alors : soit j'étais complètement incapable de cerner la logique humaine – ce que je peux concevoir dans une moindre mesure : il faut de tout pour faire un monde –, soit personne n'avait pénétré ma chambre-den.  Je refusais complètement d'adhérer à cette dernière alternative. Tout mon corps me hurlait que quelqu'un était bel et bien venu ; c'était à la fois de l'ordre de la supposition totalement infondée et... de l'instinct-den. Un sentiment bizarre, en sommes, qui ne reposait que sur le simple fait d'être bizarre. C'était ce genre d'intuition à laquelle on croit alors que l'univers tout entier agite une pancarte « Stupide. Faux. Nul. Stupide x2. Irréaliste. Improbable. Stupide x3. Tu vas gagner une médaille si tu t'obstines, tu le sais-den ? ». J'avais peut-être déjà gagné la mienne en me donnant en spectacle devant baba-san ce matin mais... den... je n'arrivais pas à lâcher l'affaire. Il s'était passé quelque chose ; je sentais des yeux m'épier au travers du trou noir de ma mémoire-den. Ils étaient-là, quelque part...

La chose était d'autant plus tenante que je refaisais le même chemin que la veille-den. Malgré l'heure et l'ambiance différentes, je me souvenais de ce que j'avais fait quelques heures auparavant en réempruntant les mêmes ruelles et... den... reproduisais malgré moi les mêmes conneries. Je marchais avec le même couinement humide, mon uniforme détrempé sur toute une moitié-den. Je renversais de l'eau sur la terre encore boueuse de la vieille. Le marchand de yakitori se tenait à la même place et m'adressait le même sourire emprunt de stupidité que l'autre soir.
« Belle journée Taisho-sama, n'est-ce pas ? Vous avez besoin d'aide ? Son discours était presqu'inchangé.
- … Tout dépend-den. Est-ce que vous pensez que vos brochettes sont suffisamment pointues pour que je puisse m'empaler dessus-den ? » Son sens de l'humour n'avait pas changé non plus à en juger par la tête qu'il faisait à présent.
Je déposai le seau à côté du stand mobile. Il se renversa, évidemment-den. A croire qu'il y prenait du plaisir. Je le regardai finir de se vider, peinant à croire qu'il y restait encore de l'eau. Quand une pause s'impose... den...

Je m'assis finalement et sortis ma blague à tabac. Je sentais en même temps le regard interrogatif et inquiet du cuisinier ambulant sur moi. Je le questionnai du mien, arrêtant mon index sur une pochette vide.
« Est-ce qu'il faut que je vous mette des bâtons de coté, du coup... ?
- Je plaisantais, yakitori-san-den.
- Ah ! D'accord, pardonnez-moi ! Je ne vous dérange plus ah-ha... » Il me sourit et je lui souris en retour. En voilà une bonne idée-den. Je m'attelais donc à l'horrible tâche du choix du tabac qui m'attendait. Quand je sentis à nouveau l'attention rivée vers moi-den. Je remontai une nouvelle fois l’œil sur mon vis-à-vis.
« Oui-den ?
- Pardonnez-moi. Mais je me demandais si vous ne préféreriez pas que je sortes le banc pour que vous puissiez vous asseoir.
- Pardon-den ? » En jetant un coup d’œil sur ma position, je réalisai qu'effectivement j'étais assis à même le sol. Mon cas était encore plus désespéré que je ne l'imaginais. Je me donnai une claque mentale et soupirai longuement avant de reprendre : « Non-den. Laissez tomber-den. Merci-den. J'ai juste besoin de... de ne rien faire pendant cinq minutes, si vous le voulez bien-den. »

Il acquiesça et je rebaissai la tête pour me la prendre entre les mains avec le besoin urgent de faire le vide-den. Ne rien faire. Ne rien faire du tout-den. J'en avais régulièrement besoin et j'avais dernièrement des manques dans mon quota d'inactivité. Cinq petites minutes, je n'avais besoin que de ça-den. Mais c'était visiblement trop demander.
« ... alors ? Tu es content ? Tu vois bien que c'est lui, hein ! Il dit “-den” à la fin de ses phrases ! … exactement comme le Taisho ah ah ! Je veux que ça soit lui, petit ! »
Je relevai la tête et la tournai sur la gauche pour voir à quel « petit » il s'adressait. Le garçon en question ne payait pas de mine et pour cause : il avait emmitouflé sa tête dans son chandail jusqu'au-dessus de son nez. On aurait dit qu'il voulait cacher son visage ou... je ne sais pas-den. C'était peut-être la dernière mode vestimentaire à Raiu. En y repensant, je n'avais pas croisé beaucoup de jeunes gens dans les parages-den. Celui-là devait avoir à peine un peu plus de la majorité. Enfin... je ne suis pas physionomiste, mais j'ai lu beaucoup de manuel sur la question. « Jeunesse et vieillesse de yokuni, quelques mots sur nos visages » avait d'ailleurs été une lecture particulièrement intéressante, si bien que je pouvais présentement me vanter de classer ce jeune homme dans la catégorie « Terres de l'ouest – quinze, dix-sept ans ». Il avait dans les yeux cette « flamme de la jeunesse » qui en disait long sur son état d'esprit en pleine rébellion-den. Il me paraissait mal à l'aise et, bien que je ne l'avais pas remarqué jusqu'à présent, maintenant que je l'observais, il me semblait familier et... oui, perturbé.
« Ah ! Je vous présente Ushio-kun, Taisho-sama. Il ne me croyait pas quand je disais que vous veniez souvent ici ah ah ! Dis bonjour au Taisho, Ushio-kun ! Allons ! Il n'a jamais mangé personne ! » dit le marchand de yakitori en encourageant le jeune garçon. Celui-ci s'inclina et lâcha en même temps un timide « C'est un honneur, Taisho-sama ». Je levai une main dont l'index et le majeur restaient dressés en réponse.
« Yo-den. Au vu du succès mitigé que reçurent mes salutations, je devais me tromper d'époque. Je me trouvais au fond du fossé de la mode-den. Hm... on faisait ça quand j'étais gosse-den... mais... peu importe-den... inutile de vous incliner ou de vous embarrasser avec les “taisho-sama” à tout vent-den. Je ne suis pas là en tant que Général-den. Yakitori-san semble l'avoir oublié d'ailleurs-den.
- Pardon, Taisho-sama. »
Peines perdues pour ce commerçant.

Je retournai à mes préoccupations et bourrai ma pipe. De temps en temps, je jetai un coup d’œil à Ushio qui tantôt m'observait faire, tantôt détournait le regard en vitesse-den. Je trouvai en même temps ce qui m'apparaissait de familier chez lui : plus que sa posture ou son regard, c'était toute son attitude assez introvertie, du genre à donner l'impression de vouloir disparaître, qui me sautait au visage. On aurait dit moi avant que je ne me rende compte que, quoi que je fasse, j'étais de toute façon invisible-den ! Cette révélation faite, je ne pus m'empêcher de sourire en me fourrant mon kiseru dans la bouche. En l'allumant, j'en vins à me demander comment on pouvait grandir dans une ville où fourmillaient les armes à feu-den. Sans doute aussi bien que dans une ville où se reproduisaient des gens comme Gorō Gō... Plus tôt on s'y met, plus tôt on s'y habitue, les choses doivent fonctionner comme ça-den... Enfin, peu importe.

« Oy-den ! Yakitori-san, demandai-je soudain en sortant des replis de ma tenue la petite pièce de métal que j'avais trouvé la veille. Son existence venait de me revenir en pleine tête et, s'il y avait bien une personne capable de me donner des indications au sujet de cette chose, c'était bien le marchand ambulant. Et, éventuellement, en en apprenant plus sur ce qu'ils avaient perdus, j'en apprendrais plus sur les deux gaillards de la ruelle. J'ai trouvé ça par terre l'autre soir-den. Ce n'est peut-être rien mais... den... je ne sais pas-den... J'imagine que ça appartient à quelqu'un que vous connaissez peut-être-den. On dirait un morceau de quelque-chose-den. »
Je lui tendis l'objet qu'il prit-den. Il le tourna et le retourna entre ses doigts pleins de graisses, si bien que le métal se mit bientôt à briller. Yakitori-san haussa finalement les épaules-den.
« Aucune idée. Pour moi on dirait un bout de carillon. Je connais quelqu'un qui peut vous le réparer si vous voulez, Taisho-sama. Le père d'Ushio-kun a l'habitude de ce genre de ferrailles, pas vrai Ushio-kun ? » Nos deux regards se tournèrent aussitôt vers le jeune homme. Ses yeux fixaient le bidule avec une intensité bizarre-den. Ce gosse était clairement perturbé.
« Ushio-kun ?
- Hm ? Oh, euh... oui, tout à fait. Mais je ne crois pas que ça fasse partie d'un carillon, yaki'-sama.
- Ah oui ?
- Je ne crois pas non plus-den, dis-je en récupérant l'objet avant de l'essuyer sur une de mes manches. Deux hommes avec une arquebuse l'ont fait tomber la nuit dernière, il me semble-den. Ils n'avaient pas l'air du genre à jouer avec des carillons, vraiment-den.
- Sans vouloir paraître indiscret, Denbee-sama, est-ce que je peux vous demander où vous avez trouvé cet objet ?
- Dans une rue un peu plus haut-den.
- L'un des deux hommes était chauve et... petit ? »
Je regardai le jeune homme de travers un instant, ne voyant pas où il voulait en venir. Il avait cependant l'air d'être au courant de pas mal de chose ici-den. Les ado' savent souvent beaucoup de chose mais on les sous-estime parce que... ben, parce que ce sont des ado', quoi-den. Je posai l'index sur la partie gauche de mon visage, enrubannée de bandages.
« Comme vous pouvez vous en douter, je n'y vois pas très bien dans le noir-den. Encore moins lorsque les gens sont loin et agitent une arme à feu dans tous les sens-den.  
- Oh... pardonnez-moi...
- Ce n'est rien-den. Nous ne sommes pas tous doués de nyctalopie ou de pulsions suicidaires-den. »
Un profond silence gêné s'ensuivit. Bon sang-den... personne n'avait le sens de l'humour dans ce village... ?
« Enfin-den... vous avez l'air de savoir à qui pourrait appartenir ce truc-den ?
- Eh bien... euh... oui, c'est possible, oui. Mon père fabrique des armes à feu, alors... Alors je connais un peu de choses sur les bidules et les machins... Je sais surtout chez qui les trouver, disons. Enfin ! Il me parle beaucoup des gens avec qui il travaille. Je peux vous amener chez des personnes qui sauront de quoi il s'agit, si vous voulez.
- Intéressant-den. » Ça me faisait un poids en moins sur la conscience, pour l'instant-den.
« On peut y aller maintenant, si vous avez le temps.
- Oh... mais... hm... den... c'est-à-dire que... c'est l'heure de ma pause et baba-san... enfin-den... il y a ce seau que je dois remplir-den... et... enfin-den...
- Taisho-sama travaille pour l'autre... folle... de l'Himitsukeisatu. Je te l'ai dit, non, Ushio-kun ? intervint le marchand ambulant.
- Ne l'insultez pas s'il-vous-plait-den... Si elle apprend que je traîne avec vous, elle va encore me sermonner-den... j'ai pas envie d'être puni-den... marmonnai-je tout bas en fumant de plus belle. Je jetai un coup d’œil furtif aux alentours.Peut-être qu'elle traîne dans les parages à me surveiller-den... Ushio parut étonné.
- Mais... vous êtes Taisho, Denbee-sama...
- Non, non, non-den... Pas pour elle-den... Peu importe-den... J'ai fait l'erreur de lui dire que j'étais ici en vacances et... den... peu importe-den. Ne parlons pas de ça-den.
- Vous n'avez pas eu de quoi payer votre chambre, c'est ça ? » Demanda-t-il pourtant. Je lui renvoyai une mine déconfite. Il savait-den ! Comment...
« Ne vous inquiétez pas. Tout le monde sait quel genre d'arnaque fait Junko. Une de mes amies a longtemps travaillé pour elle pour les mêmes raisons que vous, si vous voulez tout savoir. Bon sang ! J'eus presqu'envie de pleurer en voyant, enfin, quelqu'un capable de comprendre mon calvaire-den ! Si vous voulez, je peux allez remplir votre seau et le ramener pour vous. Je dirai à la vieille femme que vous avez été pris par autre chose et pendant ce temps vous n'aurez qu'à vaquer à vos occupations ? Je vous donnerai le nom de la personne à qui vous adresser !
- … vous feriez ça-den ? Mon œil brillait carrément-den. Ce gosse-den ! CE GOSSE-DEN !! Il haussa simplement l'épaule, de nouveau mal à l'aise.
- Je n'ai rien de mieux à faire. Et puis vous êtes notre Taisho, Denbee-sama. Vous rendre service est la moindre des choses que je puisse faire !
- C'est vrai-den... Oh oui c'était vrai-den. Des fois je l'oubliais. Marché conclu-den !
- Yatta ! On put deviner un sourire derrière son col remonté. Il avait l'air vraiment heureux de pouvoir me rendre ce service-den. Vous n'aurez qu'à vous rendre dans la même rue que celle où vous avez trouvé ce cylindre. Il y a une porte un peu vieille, avec un judas. On vous demandera un mot de passe, vous n'aurez qu'à dire “Kaiho”. C'est aussi le nom de la personne que vous devez voir. Facile à retenir, non ? » Ushio se mit à rire. C'était un rire clairement enfantin qui dénotait avec l'univers qu'il venait pourtant de me décrire. Un univers que j'imaginais assez... lugubre pour un jeune garçon comme lui. Et, en même temps, tout paraissait très simple-den. Je ne pus pas m'empêcher de lui demander pourquoi il y avait besoin d'un mot de passe.
« Vous comprendrez dès que vous y entrerez, Denbee-sama. C'est Raiu, ici. Les choses sont biens différentes de ce que vous pouvez connaître à Geki.
- Ça-den, je m'en suis déjà rendu compte-den. »
Mais ce n'était rien en comparaison.
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Mar 4 Fév - 5:29

Le jeune garçon se montra particulièrement sympathique-den. En plus de rester en ma compagnie durant ma « pause » et de répondre à toutes les questions que je pouvais me poser sur Raiu et ses coutumes, il prit la peine de faire un détour pour m'accompagner jusque devant la bâtisse qu'il m'avait conseillé de visiter. Je fus bien content qu'il l'ait fait une fois la porte devant l’œil puisqu'en plus de constater qu'elle semblait cachée derrière une barricade de planches – sans vraiment l'être pour autant mais disons tout simplement qu'elle était assez peu remarquable-den –, elle avait l'air de donner sur un entrepôt vide dans lequel on aurait pu se rendre pour s'échanger de l'herbe à chat. Sans Ushio-san, jamais je n'aurais prêté attention à cette porte et jamais, donc, je ne me serais retrouvé à y frapper-den. Ça sentait les problèmes à plein nez et je ne ressentais pas spécialement le besoin d'aller y fourrer le mien, surtout après que de la peinture se soit détachée sous les à-coups de mes phalanges et que les images de la veille au soir me soient revenues en tête. J'eus aussitôt envie de me tourner vers le gamin pour lui dire que personne n'était-là et que ça ne servait à rien d'attendre-den. Je ressentis le besoin soudainement pressant de m'en aller d'ici pour retourner à mes tâches ménagères mais, hélas, Ushio-san m'interrompit dans ma manœuvre et prit la parole avant même que je n'ouvre la bouche pour me demander ce qui m'avait emmené à Raiu-den.

Sans aller jusqu'à dire que je lui faisais confiance, je me sentais en tout cas capable de lui donner les véritables raisons de ma venue ici, ce que je n'avais fait qu'avec le marchand de yakitori. Après tout, qu'est-ce qu'un gamin de son genre ou un jiji-san ambulant pourraient bien faire d'une lettre codée-den ? Le premier oublierait sans doute son existence en même temps que de ranger sa chambre quand l'autre s'y essuierait les mains – et d'ailleurs, n'avait-il pas déjà manqué le faire-den ??!! ; ils n'étaient sans doute pas plus capables de l'écrire que de la lire sans souffler d'ennui toutes les deux minutes ou sans se creuser des rides sous l'effort-den. Ushio-san était un adolescent, quoi ! Je ne voyais pas ce que j'avais à craindre d'un adolescent, sinon qu'il boude-den. Il n'avait clairement rien à voir avec cette lettre, j'en étais certain.
« On m'a envoyé une note-den, dis-je donc en enfonçant le bras dans mon kimono pour lui tendre le papier. Il n'y a rien qui précise de qui elle provient et, vous le remarquerez peut-être-den, rien qui précise comment la lire-den. Je haussai une épaule en me repassant la pipe dans la bouche. Il n'y a que le nom de l'auberge de compréhensible-den. C'est pour ça que je m'y suis rendu-den. Mais je commence à me demander si ce n'était pas un piège tendu par Baba-san ou quelque chose dans ce goût-là-den. » Cette dernière remarque eut le mérite de le faire rire alors qu'il éprouvait le papier de ses yeux. A ma grande surprise, il retira son col pour découvrir la moitié restante de son visage, sans doute afin d'être plus à l'aise ou... je ne sais pas-den. Qui est capable de comprendre ce genre de lubie, de toute façon ?

Ainsi affiché, il perdit encore quelques années sous mon regard, si bien qu'il me semblait se rapprocher plus de la quinzaine d'années que de la vingtaine à présent. Je découvris en outre qu'il avait une dentition étrangement parfaite, droite, blanche ; je ne voyais plus que ça quand il bougeait les lèvres en silence en essayant de décrypter le papier.

« Taisho, fit-il après un temps, ce qui me sortit totalement de ma rêverie. Je lançai un regard distrait à la porte de l’entrepôt qui n'avait pas bougé entre temps. J'aimerais vous aider à comprendre ce message, si vous me le permettez. Je restai bête le temps que ses mots fassent leurs chemins dans ma tête. Je n'ai rien d'autre à faire de mes journées, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, on me missionne rarement. Je crois avoir reconnu quelques caractères dans ce message mais j'aurai besoin de me pencher dessus de façon plus sérieuse.
- … Euh... eh bien-den...
- Je peux vous la ramener ce soir. A l'auberge. »
Je me frottai la tête, visiblement embêté-den. La lettre était en quelques sortes le seul indice que je possédais, quand bien même je l'avais écrite et réécrite de multiples fois en essayant de la comprendre. D'un autre côté, il n'y avait pas vraiment d'enquête puisque je n'avais pas réellement le temps d'en mener une-den. Bien que Ushio-san me surprit par son intérêt pour cette affaire, sa mine sympathique et avenante me poussa à accepter une nouvelle fois son offre-den. De toute façon, ma rencontre avec lui m'avait appris bien plus en cinq minutes que la semaine entière que j'avais pu passer avec Baba-san. Je n'y perdais pas vraiment au compte.
« Amusez-vous-en tant que vous voudrez-den. Personnellement, ça me fatigue-den, dis-je en conclusion. Et cet endroit a l'air définitivement vide-den » repris-je en jetant un coup d’œil à la devanture de la bâtisse totalement inanimée malgré l'heure avancée de l'après-midi-den. Réflexion faite, toute la rue paraissait morte. Pourtant, il régnait tout autour de nous un méli-mélo de traces de pas et de traînées dans la terre-den. Je n'étais pas bon en survis et ne pouvais pas deviner depuis quand toutes ces empruntes étaient présentes, cependant j'avais une bonne imagination et celle-ci me hurlait qu'elles dataient d'hier et que ce soir de nouvelles les recouvriraient. On ne vivait pas le jour dans cette rue-den.

En outre, en me tournant vers les palissades de l'autre côté du passage, je remarquai pour la première fois des marques profondes dans les murs-den ; des chocs visiblement brutaux, immenses et répétés parcheminaient la pierre ici et là de façon irrégulière, bien qu'ils paraissaient tous presque aussi gros qu'une tête humaine. Je déglutis en essayant de me persuader que les intempéries en étaient la cause, ce qui n'était pas aussi évident que ça, même avec beaucoup d'imagination-den.
Je me tournai une nouvelle fois vers Ushio-san qui me sourit amicalement, l'air d'attendre.
« Qu'est-ce qu'ils font exactement, dans les parages-den ?
- Des armes, évidemment, Taisho. Je ne sais pas ce que les habitants de Raiu pourraient faire d'autre.
- Et que font les habitants de ce quartier-ci avec les armes, plus précisément-den ? » demandai-je, un doute profond dans la voix. Le garçon le sentit bien et adopta une toute autre attitude-den ; il se voulut rassurant et trouva immédiatement les mots que je souhaitais entendre.
« Écoutez, l’emploi des armes à feu est interdit dans certain quartier à cause des matériaux qu'on y garde. C'est le cas de celui-ci, Taisho. Tout est extrêmement sécurisé et je crois... je crois d'ailleurs me souvenir qu'il faut taper un certain nombre de fois à la porte avant qu'on vous demande le mot de passe. »

Mon regard se tourna une nouvelle fois vers la porte et mes épaules se relâchèrent d'un coup ; pas d'arme à feu dans le quartier, hein ? Ceci pouvait expliquer la bagarre de la nuit dernière-den. Mais pas le fait qu'on m'ait eu suivis chez moi. Ça ne m'avançait pas-den.
« Toutes ces simagrées pour une pauvre pièce de métal-deeen... bougonnai-je. Vous n'avez pas un bureau des plaintes ou je ne sais quoi-den ? C'est embêtant toutes ces manières-den. Je suppose que vous ne savez pas combien de fois il faut frapper-den ! Tant pis-den ! Je me passerai de savoir de quoi il s'agit-den ! Dommage-den ! » Je haussai les épaules et commençai à m'en repartir, déjà soulagé et convaincu de ne plus jamais remettre les pieds dans les parages. C'était cependant sans compter sur les connaissances du gamin, qui m'arrêta dans mon élan de procrastination-den :
« Il faut frapper six fois, il me semble. »

Je m'immobilisai et crachai entre mes dents, les poings mentalement serrés sur ce loupé magistral-den. Je pris le temps de me retourner pour aller de nouveau jusqu'à la porte, le regard vide planté sur Ushio-san et le revers des doigts sur le décrépi. Je frappai six fois avant de reculer de deux pas, de fixer la porte pour finalement lancer un : « Ah ! Dommage, ça ne marche pas on dirait-den » après quelques secondes à peine-den. Je n'eus ensuite que le temps de lever le pied en direction de la sortie de l'avenue avant qu'un judas jusque-là indécelable ne s'ouvre et qu'une paire d'yeux me lorgne dessus. Et puis on me demanda le mot de passe-den. Je jetai un nouveau coup d’œil à Ushio-san qui m'encouragea d'un hochement de tête tout en soufflant muettement ledit mot.
« Hm... Kaiho-den ? » dis-je d'une voix peu sûre, comme si ma vie dépendait de ma réussite-den. Il fallait dire que faire face à deux yeux ronds n'aidait pas vraiment à établir un échange en toute confiance... d'autant plus si le judas par lequel il passait se refermait aussi vite au nez des gens. Je regardai une nouvelle fois le gamin qui ne comprenait pas plus que moi ce qu'il venait de se passer-den. Il m'invita à recommencer néanmoins, ce que je fis.
Toc, toc, toc, toc, toc, toc...
… et les yeux réapparurent.
« Excusez-moi-den. J'ai dit le mot de passe, non-den ?
- Non. Quoi?! Ushio fronçait les sourcils et haussait les épaules à côté-den.
- Attendez-den... attendez-den... hm... si-den. Si, il me semble que je l'ai dit-den.
- Vous avez dit quoi ?
- “Kaiho”-den », répétai-je obligeamment tandis que les yeux disparaissaient de l'ouverture pour revenir ensuite.
« C'est pas ça » et le judas se referma une seconde fois-den.

Je m'éloignai de la porte en m'attrapant la tête d'une main pour me masser les tempes. Bien-den ! Voilà qui était réglé en fin de compte. Pourtant, Ushio-san se mit sur mes talons et insista :
« Je peux me permettre une remarque, Taisho ?
- Essayez toujours-den.
- Je crois... je crois que le mot de passe était le bon mais... comment dire... votre...euh... tic de langage a rendu la communication difficile.
- De quoi vous parlez-den ? » Demandai-je distraitement en avançant toujours, cherchant désormais dans ma blague à tabac de quoi remplir ma pipe-den. J'allais finir ma journée allongé quelque part à ne rien faire, tant pis pour Baba-san, son auberge, ces deux crétins à la tanegashima, cette vision et cette foutue lettre-den. Peut-être même que je passerais la nuit dehors pour que plus rien ne me fasse suer de la sorte.

Voilà de quoi j'étais à présent décidé bien malgré le fait que le jeune garçon qui me suivait toujours ne semblait pas réellement d'accord-den. Il me dépassa d'ailleurs pour se mettre en travers de mon chemin et essaya de m'arrêter, dans l'espoir vain sans doute que je lui accorde plus d'attention. Je le contournai sans même le regarder et il m'agrippa fermement le bras-den. Je m'arrêtai immédiatement et posai l’œil sur ses doigts qui disparurent instantanément.
« Pardonnez-moi d'insister ! Je parlais de votre “den”, Taisho.
- Je n'ai pas de “den”-den, fis-je avec une certaine condescendance, qui disparut néanmoins sitôt que je réalisai le contraire : … D'accord, si-den. Ah-ha... désolé-den... C'est que j'ai tellement l'habitude de le dire que... bref-den. Qu'est-ce que ça peut bien faire-den ?
- Ça a faussé le mot de passe. Vous avez dit “Kaiho-den”au lieu de “Kaiho”, expliqua-t-il.
- Non-den. J'ai bien dit “Kaiho” et pas “Kaiho-den”-den.
- Vous venez de le refaire ! » Je clignai de l’œil plusieurs fois avant de réaliser à quel point le gosse avait raison. Je me sentis affreusement bête et... impuissant-den. Je n'avais jamais pensé que mon “den” viendrait un jour  à me nuire ; j'avais commencé à l'utiliser pour qu'il nuise aux autres-den !
« Kuso-den... Mais... den... je ne peux pas ne pas le dire-den... Et puis, écoutez, laissez-tomber, d'accord ? Qu'est-ce que ça peut bien vous f-...
- Je suis certain que vous pouvez ! Essayez ! ».

Et pour la troisième ou la quatrième fois donc, je me redirigeai vers cette satanée porte et y toquai. Le garde de l'autre côté rouvrit le judas et m'invectiva d'un regard fatigué qui en disait long sur le temps que je pouvais lui prendre-den.
« Hmm... “Kaiho”... … … … …hmdenhm, dis-je en prenant sur moi comme jamais auparavant.
- Qu'est-ce que vous avez dit ?
- J'ai dit “Kaiho”, bon sang-den ! On ne va pas jouer à ça toute l'après-midi-den ! J'ai dit “Kaiho” et j'ai toussé-den ! Je n'ai pas dit “den”-den ! »

Les yeux disparurent aussitôt derrière le judas et, après quelques secondes, la porte s'ouvrit en couinant. Celui qui devait être le garde déplaça les barricades de fortune et lança des regards de conspirateur dans la rue déserte de toute forme de vie sinon de la mienne-den. Ushio-san avait disparu et je le remarquai avec étonnement. Un étonnement qui étonna le type maigrichon devant moi, au cou et aux bras bariolés de tissus cicatriciels. Il portait des habits qui auraient pu servir au combat-den.
« Vous étiez avec quelqu'un ? » Demanda-t-il et je compris bien à son expression qu'il fallait que je réponde un non catégorique-den. Ce que je fis. « Bien. Vous pouvez entrer. Pas de bêtise et pas d'arme de feu. Vous avez une arme de feu avec vous ? » Un nouveau « non » catégorique s'imposa et m'offrit, cette fois, l'intérieur de la bâtisse-den.

Un intérieur qui se résumait pour le moment à un hall minuscule où la poussière stagnait dans l'air et l'obscurité et où il n'y avait même pas de quoi déposer ses warajis. Il se finissait d'un côté sur des escaliers descendants et de l'autre sur un couloir condamné-den. En m'approchant des premières marches, je constatai qu'une lumière de plus en plus dense émanait du bout du chemin et que du bruit, un chahut bon-vivant qu'on ne pouvait imaginer possible depuis la rue morte, gonflait à mesure que je descendais.

J'arrivai en fin de compte dans une salle aussi haute de plafond que profonde où toute une communauté de personnes vivaient-den. Le fait qu'ils se trouvaient sous la ville ne les dérangeait visiblement pas, ce qui me perturba bien quelques minutes. Je restai immobile dans l'encadrement d'une porte absente, fou devant une telle chose-den. Une brume que je reconnus pour être due au tabac servait de nuages et embaumait tout l'endroit, tant et si bien que même le grand fumeur que je suis avait du mal à respirer convenablement-den. Il n'y avait pas de fenêtre. Il n'y avait que des dessins sur les murs, lesquels exprimaient, me semblait-il, l'opinion de chacun quant à ce qu'on pouvait se permettre de dessiner sur un mur-den. Des poutres solides soutenaient la première partie de cette... cave géante et des draperies, tissus voire autres matières aux origines inconnues pendouillaient par endroit quand ils n'étaient pas tombé à même le sol. Il y avait des lanternes de toute taille et de toute forme partout ainsi que des guirlandes de papier suspendues à des piquets de bois-den. Le tout me donnait l'impression d'être une vaine tentative de décoration voire le résultat de ce que pourrait donner un quartier constamment en fête.

Ce n'était pas réellement égayant ni même excitant de se promener dans cette fête-là-den. Il y avait trop de monde et trop peu d'air pour tous, d'une part et, de l'autre, je constatai avec horreur que malgré la richesse des choses présentes, c'était moins le spectacle d'une communauté soudée que je voyais que celui d'une pauvreté abondante. Chaque personne que je croisai en me déplaçant rappelait soit la maladie soit le vice quand ce n'était pas la peur ou l'abattement-den. Il n'y avait rien de normal dans les yeux de ces gens-là, sinon le fait qu'ils s'étaient résignés quant au sort de l'humanité : elle se finissait sous la terre, alors pourquoi pas y passer sa vie-den ?

Je croisai néanmoins quelques personnalités plus joyeuses, auprès desquelles j'osai à peine demander le nom de cet endroit-den. Leur joie cachait quelque-chose d'encore plus louche que les dessins sur les murs.

J'avançai dans la longueur du bâtiment enterré sans même m'en rendre compte, constamment poussé en avant par les vagues humaines. Je compris mieux ce qu'avait voulu dire Ushio-san quant aux méthodes de fonctionnement de Raiu ou, tout du moins, de cette catégorie-là de la population : il n'y avait aucun fonctionnement. Pas de bureau d'aide, aucune organisation si ce n'était un espèce de balcon qui surplombait un coin de cette ville miniature-den ; il donnait l'impression de recevoir régulièrement la visite du maître des lieux, si un tel lieu pouvait en avoir un.
J'étais venu pour un petit quelque-chose sans intérêt et j'avais l'impression qu'il me faudrait des années pour trouver des réponses à mes questions, même pour les plus simples-den (l'heure, par exemple). Sortir de là ne me semblait même pas envisageable : je ne voyais plus ni les escaliers ni la porte et me retrouvais totalement incapable de me positionner par rapport à mon point de départ-den. Je n'étais pas là depuis cinq minutes et j'étais déjà perdu ; l'éternité ne me paraissait pas assez longue pour retrouver le chemin de l'entrée-den. Tout comme les trois quarts des personnes présentes ici bas, peut-être-den... ?
Revenir en haut Aller en bas
Denbee Eisei

avatar

Retiré

Messages : 689
Date d'inscription : 22/06/2013

Feuille personnage
Age: 29
Titre: Fainéant-taisho
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Mar 8 Avr - 5:19

Miwako courut tant qu'elle put. Elle replaça sandogasa et perruque de crins noirs lorsqu'elle atteignit la porte cachée de la ville basse, reprit son souffle avant de toquer et lâcha le mot de passe avec un calme difficilement acquis quand le judas s'ouvrit.

En descendant les escaliers quatre à quatre, elle douta pour la première fois réellement que Gatepo fût un bon chef. Elle en avait déjà douté, notamment quand il disparaissait plusieurs jours durant sans rien lui donner à faire et qu'il réapparaissait comme il était parti, sans rien lui donner à faire. Maintenant qu'il lui avait donné quelque chose à faire, quelque-chose de concret – de plus concret que fusiller leur camarade de lutte, évidemment, bien qu'elle en tremblait encore –, maintenant qu'elle avait elle aussi eu droit à sa mission, elle doutait que Gatepo sache s'y prendre comme il aurait fallu. Elle le trouvait stupide, décidément stupide et inconscient. Mais cette inconscience était aussi ce qui lui avait plu chez lui et ce qui l'avait poussée à boire ses belles paroles inconscientes. Des belles paroles inconscientes qui la faisaient aussi rêver d'action, de changement, de destruction et de romance passionnée, parfois les quatre en même temps, les uns entraînant les autres dans une suite pas toujours très logique d'événements. Cet après-midi, la suite des événements lui parut presque aussi logique que ses rêves – et elle souhaita, d'ailleurs, que cela en fût un, mais ce n'en était évidemment pas un.

Elle se jeta en travers de la porte de l'alcôve et s'arrêta tout net devant la foule de gens. Elle renifla, se passa un doigt sous le nez et avala la remontée qui lui prit la gorge. L'odeur de renfermé de la ville souterraine lui faisait toujours le même effet après de longs séjours à l'extérieur et il lui fallait constamment prendre le temps de s'y réadapter. Quand cela fut fait, elle avança calmement dans l'allée des poutres, s'excusa auprès des gens qu'elle croisa, salua ceux qui la reconnaissaient, esquiva les invitations qu'on lui fit avec un sourire charmant – ce genre de sourires auxquels on concédait tout et qui lui avait donné son entrée ici. Elle continua à se dire que Gatepo était fou et stupide quand, à mesure qu'elle progressait sur le parterre de draps souillés, elle entendit un son de gong qui fit se rassembler quantité de monde dans le fond de la salle. Miwako pesta, cracha, insulta son mentor et pria, en même temps qu'elle accélérait son allure, pour qu'il ne fût pas trop tard – mais il était trop tard depuis longtemps et elle le savait déjà, quelque part.

Elle donna des coudes quand elle atteignit le cercle du rassemblement, une main sur son sandogasa pour qu'on ne soupçonne pas que sous ses cheveux de crins se cachaient de beaux cheveux de paille. Elle avança, peina, jura un peu plus intérieurement jusqu'à atteindre la première ligne des gens et se momifia devant le spectacle. Il était trop tard et elle le savait depuis longtemps.
« Mais... écoutez-den ! Ecoutez-den ! Je ne veux pas me battre-den ! »
Des rires gras répondirent à ces suppliques minables et essoufflées. La jeune femme toisa des pieds à la tête le lourdaud à côté d'elle qui lui donnait un coup de coude pour lui faire remarquer le ridicule de la scène : celui qui suppliait tout en esquivant les coups de beigne que lui lançait son adversaire avec un katana de mauvaise facture, rouillé et gondolé par le temps, faisait bien piètre allure à côté du gros bonhomme qu'il combattait. Ce dernier avait un sourire presque aussi large que son cou au visage, si bien qu'on l'aurait plutôt qualifié de grimace, et s'amusait très visiblement de la situation. Comme tout le public.
« Tu ne veux pas te battre mais pourtant tu es venu dans le cercle ! Prend une arme ! Soi un homme ! » cracha-t-il. Il cracha vraiment, d'ailleurs, sur son adversaire, lequel aurait-on dit un asticot qui se débattait entre des doigts invisibles qui se voulaient le mettre sur un hameçon. Une larve. Voilà ce qu'il était, ce pauvre dissident : une larve qui se contorsionnait maladroitement pour éviter les coups secs du fer, qui se glissait sous le bras, qui jouait des mains pour parer les pieds, qui se jetait sur le côté pour éviter l'estoc, qui manquait se ramasser par terre et se rétablissait d'une façon ou d'une autre derrière l'attaquant. Il n'attaquait pas. Il se démenait pour ne pas le faire. Une larve.
« Un insecte. Qu'est-ce que ce petit insecte est venu faire ici ? Demanda le lourdaud qui se tenait à côté de Miwako. Celle-là lui répondit en haussant les épaules. Elle peina à cacher sa hantise. Gatepo était stupide.
« Comment est-il arrivé au centre ? Demanda-t-elle. L'autre haussa les épaules. C'est son voisin de droite qui répondit :
- Il se promenait dans le coin, puis il a mis le pied sur le cercle. Arata-san l'a vu. Alors il l'a défié, comme d'habitude, il est toujours le premier à défier ceux qui se promènent près du cercle. Ensuite il lui a dit ''choisi ton arme !'' et ce gus n'a pas voulu d'arme. Du coup Arata-san a cru qu'il se fichait de lui. On est tous venu voir qui osait faire ça. La suite, on va le voir sous peu. »

Miwako opina du chef en regardant gravement la scène. Gatepo était stupide. Elle savait qui était ce gus caché derrière cet habit de simple servant. Elle savait également qu'il ne s'appelait pas Bunta malgré ce qui était brodé sur son torse et elle savait, aussi, que rien de bon ne ressortirait de ce combat. Elle ne savait pas, par contre, et ne comprenait pas non plus, pourquoi le Taisho ne combattait pas. Les Taisho étaient faits pour ça, de ce qu'elle en savait, mais celui-ci ne souhaitait très clairement pas se battre et – là encore elle n'en savait rien –, pourtant, s'il le voulait, il lui était tout à fait possible de démonter Arata-san facilement. Elle-même, qui n'avait aucune connaissance ni aucune maîtrise du célèbre bushido, elle-même voyait toutes les lourdeurs et les bêtises de ses gestes ; elle voyait les ouvertures, elle voyait les points faibles, elle voyait les occasions... elle voyait surtout comment le Taisho ne les saisissait pas et comment il énervait le molosse aux crocs jaunes qui se tenait devant lui : ses passes devenaient de plus en plus brusques, de plus en plus revêches, de plus en plus... violentes. Gatepo était stupide. Personne n'allait arrêter cette pitrerie, elle le savait tout autant que le reste. Pourtant c'était sa mission. Gatepo était stupide.

Elle regarda le balcon qui s'étendait juste au-dessus des ronds dessinés à-même le sol où se battaient – pouvait-on réellement dire qu'ils se battaient ? – les deux clowns. Le maître des lieux s'y tenait pesamment juché et observait d'un air alangui la chose. Il s'ennuyait. Et elle eut peur quand il ouvrit la bouche :
« Qu'on lui donne une arme, bon sang ! Qu'on la lui donne !
- Quoi-den ?! Mais je n'en veux pas-den !! » répliqua la larve en tournant la tête vers le plafond. Là fut son erreur, car il n'avait qu'un œil et il ne put donc pas voir le coup qu'on lui porta. Il fut projeté en arrière, dans l'amas de gens qui le saisirent pour le renvoyer aussitôt en avant. Une arme tout aussi mal conservée que celle de son adversaire glissa à côté de lui et il l'ignora le temps de se remettre debout. On l'entendit parjurer. Il cracha à son tour en se frottant la mâchoire. Miwako n'en crut pas ses yeux, pourtant elle en avait bien deux, lorsqu'elle vit les cheveux brillant de saleté du Taisho se mettre à la verticale. Elle souffla entre ses dents en connaissant d'avance la réaction d'Arata-san face à ces stratagèmes. Celle-ci ne se fit d'ailleurs pas attendre :
« Ah ! Tu ne veux pas d'arme mais tu joues de magie ! Bien ! Ah ! Ah ! Très bien ! J'ai moi aussi de la magie ! » s'exclama-t-il en jetant son katana rouillé par terre. La foule montra son humeur d'un grandiloquent « Ooooh » lorsque le molosse porta sa main à son épaule. Y dépassait un fourreau semblable à celui que Miwako portait à sa hanche. Elle avait déjà la main non loin de ce dernier, d'ailleurs. Elle savait ce qu'il y avait dedans : elle avait la même chose dans le sien. Tant pis pour ma couverture, se dit-elle. Gatepo est stupide.
« Ecoutez-den ! C'est un malentendu-den ! D'accord-den ? Je ne veux pas me battre-den ! Je suis venu voir Kai-... »
La détonation enveloppa la fin de sa phrase. Elle enveloppa tout, si bien qu'il ne resta plus qu'un tintement dans les oreilles des malheureuses personnes les plus proches, une odeur affreuse de poudre, de fer et de fumée et une larve par terre. Gatepo était stupide.
Revenir en haut Aller en bas
Hasegawa Kioshi

avatar

Non Joueur

Messages : 1804
Date d'inscription : 13/11/2013

Feuille personnage
Age: 26 ans
Titre: Civil
Liens:

MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu Lun 8 Sep - 22:58

Suite a l'arrêt inopiné de l'un des joueurs de ce Rp, il est maintenant fermé au jeu.


Pour toute question, n'hésitez pas à contacter un membre du staff ! ( On ne mord pas encore Wink )

__ Le staff


L-M-M-J-V-S-D

Veux-tu jouer avec moi Invité.?

Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Le Puzzle de Raiu

Revenir en haut Aller en bas
 

Le Puzzle de Raiu

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» Installer puzzle & dragon android
» Duel au milieu d'un puzzle [PV Yuki Shiru]
» La vie est un puzzle dont les pièces sont entre mes mains- {100%}
» vous aimer les puzzles??? a mettre dans vos favoris
» [Rang D] Une Nounou d'enfer [PV]


Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
-
..
.Abyndal.
...
...
..
..
...
.
.... .Ewilan RPG..
....La Sérénissime..